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dimanche 17 janvier 2021

Note de lecture. Alain Badiou (avec Aude Lancelin), Eloge de la politique, Champs essais, Flammarion 2017

Eloge de la politique est un petit livre qu’on lit avec beaucoup de plaisir et de profit. En effet, savamment interrogé par la journaliste Aude Lancelin, Alain Badiou y développe d’intéressantes réflexions à propos du politique, de la démocratie, du communisme, des révolutions, de la gauche et … de Macron. Et bien que ces thèmes soient traités successivement, dans des chapitres distincts, il est clair que, dans la pensée de l’auteur, ils sont fortement reliés.

Ainsi, à la question attendue « qu’est-ce que la politique ? », posée dès le début du livre, Badiou nous dit que, historiquement, il y a deux réponses. D’abord, celle qui considère que la politique s’intéresse à l’exercice du pouvoir et que, par conséquent, elle développe les techniques menant au pouvoir et permettant de s’y maintenir. De ce point de vue, Machiavel apparaît comme le plus grand théoricien de la politique. Toutefois, Badiou propose une deuxième définition de la politique, celle qui la lie à la justice, qui s’interroge plutôt sur « qu’est-ce qu’un pouvoir juste ? » et qui milite donc pour une société plus juste. Et il remarque finement que si la première définition pense la politique du côté de l’Etat, la seconde la pense, elle, du côté de la société.

Cette entrée en matière lui permet d’aborder le thème de la démocratie et la question si, oui ou non, nous vivions en démocratie. A ce niveau, Badiou rappelle que, depuis le parlementarisme anglais, la démocratie est une forme de l’Etat et qu’à ce titre on peut la considérer comme une mécanique électorale et représentative ordonnée au pouvoir d’Etat. Or, ces rendez-vous périodiques permettant d’élire des « représentants » du peuple, ne suffisent pas, selon l’auteur, à faire une démocratie, prise dans son sens étymologique de pouvoir du peuple : demos (le peuple) kratos (le pouvoir). Surtout, si le vrai pouvoir est concentré dans d’autres sphères et qu’il n’appartient pas ou peu aux élus qui, à partir de là, loin de représenter leurs électeurs, se contenteront de « faire de la représentation ».

Si, par contre, l’on pense la politique en dehors de l’Etat, il devient possible de la définir comme la vision qu’on a du devenir de la collectivité, que ce soit à l’échelle d’un quartier, d’une usine, d’une ville, d’une région ou d’une nation. Et faire de la politique devient fondamentalement lié à la discussion et aux débats, lors de réunions et d’assemblées, autour de ce qu’on veut faire, autour de notre devenir commun. Or, pour Badiou, on ne peut parler de politique et de débat politique que s’il y a deux voies possibles, ce qui est le cas au niveau de l’Idée depuis la Révolution française : la voie capitaliste, dominante, et le voie communiste qui vise, à la fois, à mettre les choses en commun et à se placer sous l’impératif du bien commun. Dès lors, si les alternances dans les démocraties se font autour de gestions différentes du capitalisme, force est de reconnaître que nous ne sommes plus dans la politique à proprement parler, mais plutôt dans la gestion. D’ailleurs, l’échec du printemps arabe et notamment de la révolution égyptienne s’explique, aux yeux de Badiou, par le fait que les « révolutionnaires » n’ont pas été capables de s’inscrire dans une deuxième voie.

Pour qu’il y ait encore de la politique, dans son second sens, il faut donc que la deuxième voie, l’hypothèse communiste, continue d’exister. Or, celle-ci peine à le faire dans un contexte idéologique hostile, qui, outre la propagande faite autour du caractère non voire anti naturel d’une organisation communiste de la société, a réussi à associer le communisme historique au crime. C’est pourquoi Badiou estime qu’il est fondamental de s’accrocher au mot même de communisme et de faire ainsi face à la propagande capitaliste à deux niveaux. Il s’agit d’abord de réfuter ce qu’il appelle « l’hypothèse anthropologique du capitalisme », à savoir que l’homme est naturellement égoïste, que les rapports avec ses semblables ne peuvent être régis que par les mécanismes de la concurrence et qu’une organisation de la société qui se fonderait sur une autre hypothèse, comme l’altruisme, la générosité ou le partage, serait donc tout à fait utopique. Il y a là, pour Badiou, un important combat idéologique à mener.

Il s’agit, ensuite, de faire le bilan des échecs des expériences historiques du communisme, non pas à partir d’un point de vue extérieur au communisme, comme cela est souvent fait, mais de l’intérieur même de cette hypothèse. Autrement dit, il faut faire ce bilan, non pas à partir du postulat implicite qu’une organisation aussi peu naturelle que le communisme ne pouvait se maintenir que par un haut degré de violence étatique, voire en recourant au crime d’Etat, mais à partir de l’idée que l’échec est dû au fait que ces expériences n’aient pas été finalement assez communistes. Car, pour Badiou, le communisme ne se limite pas à arracher l’appareil productif à la propriété privée – ce qu’a fait tant bien que mal le communisme historique – mais qu’il consiste aussi à en finir avec la division spécialisée du travail, à dépasser l’obsession des identités, en particulier nationale, et à faire tout cela en diluant progressivement l’Etat – trois objectifs qu’on n’a pas pu ou voulu atteindre.

Mais Badiou pense que le communisme historique a été un échec surtout parce que – et c’est là un peu la faute de Marx lui-même – il s’est fortement mépris à propos de la difficulté de la tâche. Car, sortir du capitalisme revient à sortir du néolithique, de plusieurs millénaires d’une organisation foncièrement inégalitaire des sociétés humaines. Et cela ne peut se faire simplement en s’emparant de l’appareil de l’Etat, comme l’ont cru Lénine et d’autres révolutionnaires, avant et après lui. Dès lors, pour Badiou, le renversement communiste du capitalisme n’est pas une affaire de tactique et encore moins imminente. C’est plutôt une affaire qui doit être pensée et menée dans la durée et sur le long cours. Surtout que, dans le contexte idéologique actuel où il est devenu carrément imprononçable, le communisme se trouve véritablement au creux de la vague. C’est un peu, suggère-t-il, comme si on en était aux années 1840, peu avant la publication, par Marx et Engels, du texte fondateur qu’a été le Manifeste communiste.

Néanmoins, et aussi paradoxale que cela puisse paraître, Badiou considère que les conditions objectives actuelles sont de loin meilleures que celles qui existaient dans la période de Marx. Car, contrairement à ce qu’on croit, non seulement le prolétariat n’a pas disparu, mais les hommes et les femmes qui travaillent ou cherchent à travailler dans les industries se comptent aujourd’hui en milliards. Ils constituent, en Europe, aux Etats-Unis et même en Asie du Sud-Est, un prolétariat nomade véritablement international et cela dans un monde de plus en plus homogène sous l’action uniformisatrice de la mondialisation capitaliste.

Ce sont les conditions subjectives, toutefois, qui sont au plus mal. Et la difficulté, nous dit Badiou, n’est pas identitaire, elle est intellectuelle. Non seulement parce que le mot communisme est devenu imprononçable, mais également et surtout parce qu’il n’y a plus d’intellectuels. C’est-à-dire des individus qui ont une vision de ce que doit être la société et qui vont vérifier la pertinence de cette vision dans la pratique, dans la discussion et le débat, à l’occasion de mouvements sociaux et de rassemblements, à des degrés divers, soulevant des questions déterminées, qu’ils se proposent d’orienter tout en tentant de leur apporter des réponses. Car, pour Badiou, « une caractéristique vraiment reconnaissable dans la politique proprement révolutionnaire à toutes les époques de son développement, c’est la liaison effective, reconnue, assumée, entre des intellectuels et une fraction plus ou moins étendue des masses populaires » (p106).

Or, les conditions intellectuelles sont aujourd’hui tellement défavorables à la « deuxième voie » que Badiou nous invite à reconsidérer la notion même de victoire à ce niveau et à voir comme telle la simple réussite d’une petite réunion rassemblant trois intellectuels et une dizaine d’ouvriers en lutte, qui a pu déboucher sur l’adoption d’un mot d’ordre… N’est-ce pas là, en fin de compte, un très bel éloge de… la politique ?

Baccar Gherib

 

 

lundi 10 mai 2010

Elections municipales : misère de la politique


J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et une certaine émotion le bel article de Faouzi Ksibi, paru dans le dernier numéro d’Attariq, racontant les difficultés de la constitution, dans sa ville de Kelibia, d’une liste citoyenne aux élections municipales et son rejet – non justifié, comme de coutume – par les autorités. Car cette petite histoire de la difficile bataille pour la constitution d’une liste qui sera, au bout du compte, rejetée, peu après sa présentation, par un anonyme et fort bureaucratique trait de plume, est emblématique. Elle révèle, d’abord, la prégnance d’une mentalité et la poursuite de pratiques tout à fait opposées au discours officiel de promotion de la démocratie et du multipartisme. Elle montre, ensuite, étant donné ces pratiques, l’extrême exiguïté du champ d’action pour une opposition politique légale et légaliste et, à cause de cette exiguïté, la position très inconfortable où se trouvent coincés d’authentiques militants patriotes et démocrates, obligés ainsi de choisir, entre continuer, malgré tout, à se battre pour le droit légitime de représenter leurs concitoyens ou cesser de «jouer le jeu». Bref, elle met au jour la misère de notre vie politique et nous somme de composer avec elle.

Ce contexte particulier fait en sorte que ces listes citoyennes qui se sont engagées dans les élections municipales sont la cible de deux discours opposés mais qui ont le même défaut de méconnaître la dure réalité du terrain. Il est bon de rappeler celle-ci pour mieux répondre à ces deux discours et ces deux faux procès. Pour le premier, qui prolifère sur les pages de Facebook, notamment, les listes citoyennes font partie du décor et, en participant dans un contexte n’offrant pas les minima pour une vraie compétition, elles ne font que cautionner une mascarade. Pour le deuxième que l’on trouve, par exemple, sur les pages d’Achourouk, le nombre très restreint de listes de l’opposition – treize, dont sept ont été rejetées – n’est que le signe de sa faiblesse politique et organisationnelle.

Ainsi, aussi bien le discours «radical» (qui stigmatise ces listes comme complices d’une mascarade) que le discours «politiquement» correct (faisant mine d’ignorer les difficultés extrêmes du terrain) font fausse route: les citoyens qui ont réussi à constituer des listes citoyennes ont réalisé une véritable gageure. Ils ont réussi non seulement à s’imposer dans un contexte de démission et de scepticisme quasi-généralisés, mais surtout à résister aux multiples pressions, maniant carotte et bâton, visant la défection d’un de leurs colistiers et, partant, la chute de leur liste. Que celle-ci ait été finalement acceptée ou rejetée, ils méritent le respect de tous les démocrates de ce pays. À l’heure où beaucoup veillent à ne pas s’exposer, leur engagement pour leur ville, leur militantisme et leur courage sont à saluer et nul n’a le droit de les traiter comme les complices d’une «mise en scène destinée à flouer les Tunisiens».

Reste le constat de la faiblesse de l’opposition dont semblent se désoler certains commentateurs politiques… Elle est incontestable : seulement treize listes présentées sur un total de 264 municipalités. C’est peu, trop peu! Mais ce constat gagne à être relativisé en le rapportant au contexte politique évoqué ci-dessus. Considéré sous cet aspect, ce chiffre n’est plus ridicule. Loin de là! Dans treize villes, de Kelibia à Jbeniana, en passant par Hammamet, Gtar et Omm Larayes, des militants authentiques ont réussi à sensibiliser des citoyens pas encore totalement blasés et à les convaincre du bien fondé de se rassembler sous la bannière de l’opposition et de porter pour leur ville un projet alternatif à ceux qu’elle a subis jusque-là… Car, visiblement, ces listes gênent au plus haut point et l’idéal, pour certains, aurait peut-être été qu’il n’y en eût aucune! À croire que les listes de Khlidia, Ksiba ou Mateur représentaient un danger pour l’unité nationale! Bref, un diagnostic objectif de la santé de l’opposition en Tunisie ne peut faire abstraction des effets de cette formidable machine à désengager, démobiliser et dépolitiser, qui est à l’œuvre, inlassablement. 

Plus profondément, le contexte manifestement de plus en plus hostile à l’exercice par l’opposition de ses activités naturelles, dont la participation aux échéances électives, pose de manière lancinante la question des modalités d’action du Mouvement Ettajdid et de ses alliés sur la scène politique en général et leur positionnement par rapports aux élections à venir en particulier. Certes, le choix de la participation militante a été politiquement juste, aussi bien aux élections de 2004 que celles de 2009, et leur a permis notamment de réaliser une progression notable et de gagner en crédibilité et en visibilité. Certes, le boycott n’a de sens que s’il a un effet, que s’il est ressenti. Ce qui est, on le voit, hautement improbable dans un contexte où le désintérêt pour la chose publique et la démission sont l’état normal de la société. Et il risque ainsi d’être moins une action politique qu’une pétition de principe. Mais force est de constater que les Municipales de 2010 sont en train de confirmer le rétrécissement de la marge de manœuvre pour les listes opposantes, déjà constaté lors des Législatives de 2009. Dès lors, il est impératif de prendre en compte cette donne et, tout en militant pour un assainissement du climat politique et une réforme du code électoral, de repenser nos modalités d’action et de participation à la vie politique de notre pays. 

Tout en souhaitant bon courage aux six listes citoyennes rescapées, à nous de prendre conscience de la misère de la situation politique actuelle, de savoir composer avec elle et de faire en sorte de ne pas ressembler à ceux que plaint l’adage tunisien parce qu’ils «ont accepté un malheur qui n’a, hélas! pas voulu d’eux»!

Baccar Gherib

lundi 1 juin 2009

A propos d’une conférence de Béatrice Hibou : tous plus ou moins complices ?

Deux récents ouvrages de première importance se sont penchés sur le système politique tunisien en se proposant de comprendre le secret de sa longévité, de sa stabilité ou, mieux, de son inertie. Il s’agit de celui de V. Geisser et M. Camau, Le syndrome autoritaire : politique en Tunisie, de Bourguiba à Ben Ali et celui de B. Hibou, La Force de l’obéissance : économie politique de la répression en Tunisie. Si le premier ouvrage s’inscrit dans une approche de sociologie politique plutôt classique, le second se veut, par contre, porteur d’une démarche novatrice, essayant d’expliquer la formidable inertie du système politique par son imbrication intime à l’économique. Ainsi, c’est bien à une économie politique de l’autoritarisme en Tunisie que nous convie Béatrice Hibou dans son ouvrage dont elle a repris les principales thèses dans une récente conférence*.

L’originalité de la thèse de la politologue française consiste justement à dévoiler ce qui, dans les relations économiques, «façonne l’obéissance, voire l’adhésion». Il s’agit, dès lors, de scruter les dispositifs et les mécanismes, qui tissent des «relations de dépendance mutuelle entre dirigeants et dirigés», tels que la fiscalité, la gestion des privatisations, l’endettement des ménages et l’organisation de la solidarité. D’où l’importance des petits arrangements et accommodements, certes «indolores», mais qui finissent, à travers des «compromissions au jour le jour», par faire système et par neutraliser (voire obtenir l’allégeance de) la très grande majorité de la population. Ces mécanismes, fort efficaces, sont étudiés à travers trois exemples : celui de la collecte des dons (obligatoires !) pour le 26-26, celui des crédits à la consommation et, enfin, celui de la fiscalité.

Ainsi, et comme le souligne B. Hibou, la compréhension des mécanismes d’alimentation du fonds 26-26 est fondamentale, moins par le poids financier de celui-ci, somme toute négligeable, que par sa symbolique, en ce qu’elle illustre à la perfection cette «économie politique de la servitude volontaire». En effet, pour la conférencière, les acteurs économiques estiment qu’un défaut de paiement les expose à des ennuis (contrôle fiscal, perte de contrats, etc.). De même, la collecte, pour les salariés, s’inscrit dans des relations hiérarchiques (il est toujours difficile de refuser la demande – ou l’ordre – de son supérieur hiérarchique). Ainsi, adhéreront à cette opération, en général, ceux qui fuient les ennuis et ceux qui cherchent une protection de la part du pouvoir politique. Le dispositif est à la fois efficace et révélateur de la logique du système : les craintes ou les ambitions des acteurs les poussent à faire allégeance au pouvoir. Ce n’est pas un hasard, nous rappelle Béatrice Hibou, que seules les entreprises qui n’ont absolument rien à se reprocher en termes de fiscalité et de paiement des cotisations sociales, etc., se permettent de snober le 26-26.

Pour ce qui est du boom des crédits à la consommation qui favorisent un endettement excessif des ménages et, par là même, participent à l’asphyxie des citoyens et leur dépolitisation, la conférencière élude la théorie simpliste du complot qui en fait une machination du pouvoir. Car, elle y voit l’effet de l’activisme commercial des sociétés de vente de biens de consommation durable dans le contexte à la fois d’une forte demande et d’une solvabilité restreinte. Elle remarque, toutefois, que les dispositifs du pouvoir n’ont pas manqué de s’insérer dans ces nouvelles dynamiques économiques, financières et sociales.

Enfin, Hibou souligne que, en Tunisie, la fiscalité est «un objet de négociation entre entreprises et autorités». Les faveurs financières s’échangeant contre une allégeance politique.

Ces trois exemples montrent bien l’imbrication intime entre le politique et l’économique ou, mieux, entre la servitude et les petits arrangements économiques, bref, les petites compromissions politiques routinières en vue de gains économiques. Pour que ce système marche et perdure, il faut un appareil politique dont les ramifications arrivent aux recoins les plus reculés du pays et de la société et des citoyens prompts aux compromis (et aux compromissions !). Ce mécanisme fait en sorte que tout le monde est plus ou moins emprisonné dans la toile des arrangements et des instrumentalisations réciproques et explique finalement pourquoi la demande de changement, la demande démocratique, soit si faible, voire marginale, en Tunisie. Ainsi, pour Hibou, chacun participe, d’une manière non consciente, à la reproduction du système qui le contraint. Pour cela, il n’y a nul besoin d’une répression violente. En conclusion, elle fait donc sienne, concernant la caractérisation du système politique en Tunisie, l’expression qui a donné son titre à un recueil d’articles, il y a quelques années… «Une si douce dictature».

Baccar Gherib

* Une transcription de la conférence de Béatrice Hibou, donnée le 4 décembre 2008 à la Maison Fraternelle à Paris, est disponible sur tuniblogs.com/post/la-force-de-l-ob-issance-conf-rence-de-madame-b-atrice- hibou-p45794.html

lundi 25 mai 2009

La mémoire vive des « feuillets » de Fethi Ben Haj Yahia

Il est rare que des mémoires de prison tiennent le lecteur en haleine comme le fait El-Habs Kadheb… de Fathi Ben Haj Yahia. Son talent de conteur insuffle de l’énergie dans les sédimentations d’une mémoire qui devient réfractaire à la momification.

La genèse de la lutte contre l’oubli, telle qu’elle est reconstituée au début du livre, se déploie dans la lenteur, accompagnée d’une tonalité mélancolique, au risque de s’immobiliser dans une méditation sur la perte. Tout commence par des tableaux de deuils à la fois réels et symboliques : la mort de René Chiche, événement dont la singularité se mesure à l’étrangeté d’une langue venue de loin, faisant écho à une perte identitaire qui est loin d’être préoccupante pour une majorité, décidée à tourner le dos à son altérité, et à cet appauvrissement qui est le propre des cultures unidimensionnelles ; la mort récente des anciens camarades et le déficit d’expression et de représentation de ce qu’a été leur parcours.

C’est ce constat de la perte qui est à l’origine de la quête du sens, une quête qui ne se résume pas dans un mouvement de retour sur le passé mais qui est une interrogation lancinante s’enracinant d’abord dans le présent. C’est sans doute la raison pour laquelle le livre dévoile sa genèse et donne à voir le processus même de la reconstitution mémorielle. Il intègre notamment un texte qui met au jour la question de la mémoire aux prises avec l’effacement de sa trace matérielle – il s’agit en l’occurrence d’un article de l’auteur paru dans Attariq Al Jadid et portant sur la démolition de la prison du 9 avril – et qui est antérieur à la rédaction du livre. La greffe que constitue cette autocitation, outre qu’elle s’inscrit dans la genèse même du récit carcéral proprement dit, peut être assimilée aussi à un procédé d’éclairage qui accompagne l’entrée du lecteur dans ce haut lieu de la mémoire de la répression dont il sera question plus loin dans le récit (on entre autrement par le biais de la narration dans un lieu dont on sait qu’il a disparu et dont l’effacement a suscité des interrogations, de même qu’on perçoit différemment le soi-disant jardin public qui est en passe de le supplanter). A d’autres endroits du récit, la greffe est de nature dialogique. L’auteur insère le commentaire d’un lecteur, un compagnon de route qui a lu le texte avant sa publication et qui a annoté le manuscrit à l’endroit où il est question des entraînements dans les camps du FPLP au Liban. Le commentaire d’un tiers faisant suite au récit lui-même donne lieu à des éclaircissements sur les circonstances ayant trait à l’orientation arabiste de l’organisation. La citation des annotations d’un lecteur renforce ce lien étroit entre récit et commentaire qui est une constante dans ces mémoires, de même que cette tendance à rendre visible non seulement le processus de l’écriture de la mémoire mais également la confrontation des mémoires.

Le dialogisme mémoriel et idéologique est l’une des manifestations de la modernité d’une écriture qui ne se contente pas de la reconstitution et qui conçoit le sens dans une interaction permanente avec le présent et dans un dialogue avec un lecteur. Telle est également la signification de la correspondance avec Latifa Lakhdhar qui clôt le livre, correspondance qu’on pourrait assimiler à première vue à une annexe mais là aussi le procédé éditorial est réinvesti : il est le lieu d’un questionnement sur le sens même de l’écriture, un sens ouvert au gré des lectures et qui ne se laisse pas enfermer dans la réponse de l’auteur à une lectrice.

Ceux qui attendent de l’auteur un positionnement idéologique par rapport aux orientations de l’expérience gauchiste en Tunisie risquent, en effet, d’être déçus. Car le témoignage vaut avant tout par sa dimension existentielle, non que la réflexion politique en soit absente mais elle ne peut être réduite à une prise de position vis-à-vis de telle ou telle orientation. La dimension politique est plutôt inscrite en filigrane dans cet effort qui consiste à restituer l’univers mental d’une époque, restitution tributaire d’une suspension du jugement et d’une empathie qui ne bascule pas pour autant dans la nostalgie béate. La restitution se fait à la faveur de tableaux, (j’emprunte ce terme, qui rend bien compte de la manière dont le récit est agencé, à Latifa Lakhdhar qui a présenté l’ouvrage à la Librairie Art-Libris), de situations chargées d’humanité dans un univers qui devrait en constituer la négation. L’ouverture du sens procède également d’un mode de narration qui fait fi de la chronologie, y compris de cet artifice qui consiste à commencer le récit par la fin pour remonter le temps en sens inverse. Tout se passe comme si l’auteur s’était laissé entraîner par le mouvement même de sa pensée dont les arborescences donnent au récit cette allure à la fois fragmentaire et éclatée.

On le sait, depuis Roland Barthes, la chronologie dans le récit se double d’un principe de causalité. Raconter en dépit de la chronologie, comme le fait Fathi Ben Haj Yahia, revient à tordre le cou à la causalité. Il y a d’ailleurs une impression d’absurde qui se dégage de l’ensemble de l’expérience racontée ; elle n’est pas seulement due aux lignes brisées de la narration, elle est inhérente à la manière dont certaines situations sont décrites et racontées. Il en va ainsi de certains moments héroïques comme le passage clandestin de la frontière tuniso-algérienne ou les entraînements au Liban quand l’auteur file, sur le mode de l’humour, la métaphore de la terre sainte. La distance se situe justement au niveau de l’intrusion de l’humour et de l’absurde dans le récit d’une expérience d’embrigadement idéologique, ce qui n’a pas empêché le narrateur de restituer, malgré le travail de sape opéré par l’ironie, l’imaginaire révolutionnaire dans toute sa splendeur. Le positionnement, recherché par certains, n’est pas chez Fathi Ben Haj Yahia le fruit d’une plate autocritique idéologique ; il s’opère justement par une sortie de l’idéologie qui lui permet de restituer des expériences vécues dans toute leur complexité et dans leur intensité existentielle. Et puis il y a ces portraits de militants (celui de Gilbert Naccache notamment qui, tout en s’intégrant dans une réflexion, esquissée à l’occasion de la rencontre entre les anciens et les nouveaux à Borj Erroumi, sur la rupture entre Perspectives et El-‘Amel ettounsi, donne du relief à cette figure du militant obstiné et dont la générosité va de pair avec un sens aigu de la transmission et du débat) et des non-militants : le directeur de la prison du Kef et surtout Zinouba, alter ego du militant dont la verve populaire fait écho à la sienne et qui confronte également les camarades à la question de l’altérité incarnée dans un corps qui, s’insurgeant contre les déterminations biologiques, problématise plus que tout autre la question de l’identité. La parole proverbiale de Zinouba : « El-Habs Kadheb… », célébrée à travers le titre que donne l’auteur à son livre, doublée d’un sous-titre issu de la culture intellectuelle et politique : « feuillets des registres de la gauche au temps de Bourguiba », synthétise à elle seule toute la bigarrure linguistique et culturelle d’une pensée pour qui le peuple est irréductible à un objet de discours idéologique. C’est paradoxalement par le peuple que s’opère aussi la sortie de l’idéologie.

Insaf Machta

mardi 19 mai 2009

Les mémoires de Mohamed Charfi : "Mon combat pour les lumières"

Heureux qui, comme les démocrates et les progressistes de ce pays, ont eu, en un laps de temps très court – la première moitié de l’an 2009 – à débattre de pans entiers de leur histoire à l’occasion de la parution de trois ouvrages sous forme de mémoires ou de témoignages.

Malgré les différences de genre (un témoignage prospectif, une biographie et des mémoires), les trois ouvrages ont des points communs:

D’abord, il s’agit de trois opposants à Bourguiba avec des itinéraires différents, parfois croisés. Ensuite, les trois productions démontrent l’existence d’une pensée de gauche authentiquement démocratique, véhiculée par des acteurs qui ont payé un tribut très lourd (physique, mental), pensée qui s’est forgée dans la douleur et la souffrance souvent, et parfois dans la bonne humeur malgré les épreuves. Enfin, les trois ouvrages sont écrits dans un style élaboré et clair ; ils sont agréables à lire, car ils prennent à leur compte la devise de Kant, « une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps ».

Et si Attariq a rendu compte dans ses précédentes livraisons des ouvrages publiés par Gilbert Naccache et Fethi Belhaj Yahia, il n’en a pas été de même pour les mémoires de Mohamed Charfi. Pourquoi ? Tout simplement, le livre étant publié en France, nous avons attendu sa distribution en Tunisie, jusqu’à la fin de la foire du livre, en vain ! Ils semblent que les pouvoirs publics se dirigent vers une censure du livre.

Devant cet état de fait, nous avons décidé de publier quelques passages du livre qui nous ont paru importants. Le choix n’a pas été facile et une part de subjectivité l’a sans doute déterminé. Ces morceaux choisis ne remplaceront pas la lecture du livre, mais ils donneront une idée sur les opinions et l’itinéraire de ce grand militant qui a certainement marqué l’histoire moderne de la Tunisie. Mohamed Charfi ne laisse pas, en effet, indifférent ; on l’aime ou on ne l’aime pas ; certains l’ont même cordialement détesté. Le roman de la vie de Mohamed Charfi est le roman d’une époque, d’une mouvance, d’une pensée qui, en affirmant la liberté, prend sur elle l’origine du mal. Un roman sans concessions ni pour l’époque, ni pour l’auteur lui-même.

La lecture de ce roman, pour reprendre, L. Aragon, « jette sur la vie une lumière ». Et c’est le combat pour les lumières de Mohamed Charfi qui nous interpelle, car, devant une telle vie, on ne peut être d’accord sur tout, ni totalement en désaccord.

C’est à un débat que nous invite ce livre. En jugeant les actions de cet Acteur, on se juge soi-même. Or, « l’agir véritable fait que la réalité ne soit pas totalisable » (P. Ricoeur). La mémoire se perd ; mais l’écriture demeure. Bonne lecture.

* Mohamed Charfi, Mon combat pour les lumières, Préface de Bertrand Delanoë, Ed. Zellige, Paris, 2009. 301 pages.

Samir Taïeb

lundi 20 avril 2009

Politique et mémoire

Le black-out dont a fait l’objet, la semaine dernière, la commémoration du neuvième anniversaire de la disparition d’Habib Bourguiba de la part des médias officiels et, surtout, de la part de l’organe du gouvernement La Presse – au point de le faire disparaître de la rubrique des éphémérides !* – soulève la question du rapport entre politique et mémoire. Il est, en effet, pour le moins paradoxal que ce soient, non pas les héritiers du néo-destour et du PSD, mais les anciens adversaires politiques de Bourguiba, ceux qu’il a réprimés et qui ont goûté à ses geôles, qui traitent de son empreinte, de cette partie de notre histoire, avec sérénité, objectivité et sans le moindre complexe ni ressentiment.

Ainsi, vu du côté de la gauche démocratique et moderniste, et en allant à l’essentiel, l’édifice construit par Bourguiba pendant trente ans à la tête du pays est grand, mais il est bancal. Cette construction portée par un incontestable souffle moderniste a donné au pays des acquis précieux tels la lutte contre la pauvreté, la généralisation de l’éducation, la promotion d’une large classe moyenne et le statut progressiste de la femme tunisienne. Mais elle a raté, pour son malheur et le nôtre, le passage à la démocratie qui devait accompagner ses réalisations, les préserver et les renforcer. Il est, dès lors, nécessaire de penser ce passé proche, ne serait-ce que pour comprendre notre présent. C’est pour cela que l’on a du mal à saisir pourquoi certains s’efforcent de le gommer, a fortiori s’il s’agit de ses héritiers directs. Et ce n’est pas une simple question d’éthique politique !

Parlant, lors d’une émission radiophonique, du propos de son œuvre Khamsoun et de l’importance de ce passé, l’homme de théâtre Fadhel Jaïbi s’est exclamé: «je suis, comme tous ceux de ma génération, le fils de Bourguiba !». Alors, de grâce, n’éludez pas cette page de notre histoire – avec ses réussites et ces défaillances – et ne laissez pas les jeunes s’interroger sur l’identité de leur «grand-père» et ses réalisations...

Baccar Gherib

* Voir n°123 d’Attariq Al Jadid

NDLR : Photo d'illustration,
source.