jeudi 13 juillet 2017

Meursault, contre-enquête S'approprier la langue pour réécrire l'histoire

"C'est simple : cette histoire devrait donc être réécrite,
dans la même langue, mais de gauche à droite".
Haroun, frère de Moussa

Peut-on écrire un roman à partir d'un autre? Raconter une histoire à partir d'une autre? Et ... réussir un chef-d'œuvre à partir d'un autre? Le défi est formidable. En s'attaquant à L'Etranger de Camus, dans son Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud a su le relever. Et de quelle manière! Mais le plus intéressant dans cette affaire n'est pas la démarche en elle-même, mais sa motivation, sa raison profonde. Pourquoi, en effet, s'amuserait-on, soixante-dix ans après la parution d'un roman,  à le continuer, à le compléter ... à le réécrire? Est-ce un simple stratagème pour un auteur en panne d'imagination ou en manque d'inspiration? Est-ce l'envie, légitime, de rendre un bel hommage à un grand roman? Non. Cette réécriture répondait, il nous semble, à un besoin encore plus impérieux, que seuls les lecteurs algériens, et plus largement maghrébins, de l'Etranger pouvaient ressentir et que Daoud a su révéler et mettre au jour, pour en faire la pierre angulaire de son "remake".

Retour sur une blessure
Qui d'entre nous n'a pas ressenti, en effet, une gêne, voire un malaise, à la lecture de cette histoire où l'on assassine nonchalamment "un Arabe", sans nom, vulgaire figurant dans son propre pays, et dont l'apparition furtive n'est finalement qu'un simple prétexte au développement de l'intrigue? Un malaise qui s'accroît, c'est évident, à mesure de notre engouement pour le roman... Ce traitement de "l'Arabe" dans le roman de Camus perturbe, qu'on le veuille ou non, le processus d'identification et brouille l'empathie pour son (anti-)héros. Il a représenté, pendant tout ce temps, pour nous, lecteurs maghrébins, une sorte d'abcès que Daoud a su crever. Magistralement. Sa passion pour l'Etranger, couplée à sa conscience lucide de la blessure qu'il provoque en chacun de nous, l'a dirigée vers la meilleure réponse, le meilleur remède, au roman : donner un nom à l'Arabe anonyme et, surtout, lui donner la parole, à travers son frère, pour qu'il nous raconte une autre histoire. Celle que Camus a superbement ignorée et qu'il a ainsi tue, voire niée.
Euréka! L'idée est simple. Que ne l'ayons-nous trouvée avant? Mais le génie ne réside-t-il pas souvent dans la simplicité? Sauf que, bien sûr, il ne s'agit pas seulement de trouver l'idée, mais surtout de réussir à la concrétiser, à la mettre en œuvre, à la développer, à dialoguer avec l'Etranger, tout en restant à sa hauteur. Car Meursault, contre-enquête continue le chef-d'œuvre de Camus, il le réécrit. Il le complète, d'abord, en lui ajoutant l'histoire de l'Arabe avant le meurtre, puis le poursuit par un après le meurtre. Un après qui n'est rendu possible que par l'avènement de ce fait historique majeur qu'est l'Indépendance. C'est d'ailleurs celle-ci qui finalement rend possible la réécriture de l'Etranger. Ce faisant, Daoud sait pertinemment qu'il ne se contente pas simplement de régler des comptes avec Meursault et/ou Camus, mais qu'il règle un vieux et lourd contentieux historique avec la colonisation. Car Meursault - comme Camus - était un colon. Sans doute un "colonisateur qui se refuse" aurait dit Albert Memmi, mais un colonisateur quand même!
L'affaire est donc loin d'être strictement littéraire. Elle est éminemment politique. Il s'agit de réécrire l'histoire à partir du point de vue ignoré par le dominant, en donnant la parole au dominé pour qu'il dise sa vérité à lui. Et c'est une entreprise salutaire. Howard Zinn, promoteur de l'histoire populaire, ne nous rappelle-t-il pas que "tant que les lapins n'auront pas d'historiens, l'histoire sera racontée par les chasseurs"? En l'occurrence, il fallait que l'histoire cesse d'être racontée seulement par l'assassin, par Meursault. Il fallait écrire un livre, car "Hors des livres qui racontent, point de salut, que des bulles de savon qui éclatent" (33) et y donner la parole à Haroun, le frère de Moussa, qui a été assassiné sur une plage, un jour d'été par "un Français ne sachant quoi faire de sa journée et du reste du monde qu'il portait sur son dos" (13).
Et Kamel Daoud voit juste. Ce qui pose fondamentalement problème ce n'est pas la gratuité du meurtre en soi, la nonchalance de son exécution et sa justification par le sel et le soleil ... C'est la manière avec laquelle il est raconté, puis oublié et dépassé, pour aller s'occuper de choses plus sérieuses, des interrogations philosophiques, avec "ton héros ... cherchant le sens du monde en piétinant le corps des Arabes" (70). C'est là que réside la véritable humiliation, la véritable blessure pour le lecteur maghrébin, le péché originel de l'Etranger. L'Arabe tué est, en effet, une ombre, un fantôme privé de nom, privé de parole et rapidement et sciemment oublié.
En effet, le déni de son existence en tant qu'égal, voire en tant qu'homme, commence, d'abord, par le fait de le priver de nom. Daoud énumère ainsi vingt-cinq occurrences du mot "Arabe" dans le roman, sans qu'à aucun moment le narrateur ne sente le besoin de lui attribuer une identité, un nom (130). A la différence, d'autres colons, d'autres maîtres, qui ont daigné, eux, nommer le premier occupant des lieux, celui qu'ils ont trouvé déjà-là en débarquant, l'indigène : " Il aurait pu l'appeler "Quatorze heures"", l'heure du meurtre, "comme l'autre a appelé son nègre "Vendredi"."(13). Mais non! ça lui aurait donné un tant soit peu d'humanité et sans doute rendu le meurtre plus difficile, car "on ne tue pas facilement un homme quand il a un prénom" (62). Ensuite, et ceci est encore plus violent, il prive "l'Arabe" de parole et de langue! Daoud note pertinemment que, si le style d'écriture de l'Etranger est clair, net et précis, "La seule ombre est celle des "Arabes", objets flous et incongrus, venus "d'autrefois", comme des fantômes, avec, pour toute langue un son de flûte" (12). En effet dans l'Etranger, l'Arabe ne parle pas, il se contente de jouer de la flûte. Il n'a donc pas de langue! Enfin, ainsi privé de nom et de langue, l'"Arabe" est également privé de corps! Celui-ci disparaît carrément, tout juste après le meurtre. On ne sait pas ce qu'on en a fait. Plus aucune trace de lui. Il restera un mystère : "pas un mot à son sujet. C'est un déni d'une violence choquante, tu ne trouves pas?"" (56). Ainsi, le meurtre exécuté, "personne ne s'inquiète de l'Arabe, de sa famille, de son peuple" (63).
Le mot est prononcé! Cette affaire, ce meurtre, ce traitement humiliant à travers le récit qui en est fait, ce déni, ne concernent pas simplement la victime ou sa famille, mais tout un peuple, que la figure de l'Arabe symbolise, et qui est ainsi réduit au statut que lui assigne le colonisateur. Privé de nom, de langue et donc d'histoire, il est condamné à vivre dans une sorte d'arrière-plan, dans des limbes, comme un fantôme, à mener une existence quasi-irréelle. En tout cas, une existence en dehors de la vie telle qu'est organisée et perçue par le colon. Celui-ci fait l'histoire et la raconte comme il l'entend, selon sa propre vision, à partir de son propre point de vue. Il est seul sur scène. L'autre, le colonisé, en est écarté. Ce dont se rend compte le frère de la victime, rétrospectivement, et ce qui provoque sa colère légitime : "Tout s'est passé sans nous ... Quand même! Il y a de quoi se permettre un peu de colère, non?" (74). D'où, le lancinant besoin de justice senti par ce peuple ainsi traité dans le récit et dont le frère de la victime se fait l'interprète : "Je crois que je voudrais que justice soit faite" (16).

S'approprier la langue de l'autre
Se faire justice, donc. Oui, mais comment? Pour cela, il faut remonter à l'origine profonde de l'injustice, du tort qui est fait. Un meurtre que raconte le meurtrier seul, en ne donnant pas voix au chapitre à la victime et les siens. Une histoire racontée du seul point de vue de l'agresseur, du dominant, qui se permet le luxe d'ignorer complètement la victime de son forfait et de nous donner ainsi sa vérité à lui, seule. Or, cette version unilatérale des faits, de l'histoire a été possible principalement parce que le meurtrier maîtrisait l'art de raconter, pas sa victime, laissant ainsi celle-ci sombrer dans l'oubli, comme le constate lucidement son frère : "La raison de cette omission? Le premier savait raconter ... alors que le second était un pauvre illettré" (11).
Il s'agit donc de raconter l'histoire, de la réécrire, de donner la version des faits selon la victime et son peuple. Or, cette entreprise implique de passer par la langue de l'autre, celle du meurtrier. Pourquoi? Parce que c'est dans cette langue qu'a été écrite la première histoire. C'est par elle que le narrateur a accédé à la connaissance (d'une version) de ce qui s'est passé. Alors qu'auparavant il en ignorait tout. Avant l'accès à cette langue et la découverte du récit du meurtrier, il était en quelque sorte en dehors de l'histoire, objet inconscient de son déroulement et dans l'ignorance totale de ce qui s'est passé autour de lui. Ils étaient, sa mère et lui, "Deux pauvres bougres d'indigènes qui n'avaient rien lu et avaient tout subi" (138). Et également parce que c'est par le biais de cette langue qu'il s'est fait historien, en menant sa propre enquête sur le meurtre et ce qui l'a entouré, faisant d'elle "l'instrument d'une enquête pointilleuse et maniaque" (100). Mais aussi parce que cette langue était "capable de faire barrage entre le délire de (s)a mère et (lui)" (47). Néanmoins, utilisée pour enquêter sur un meurtre et surtout "pour parler à la place d'un mort, continuer un peu ses phrases" (11), cette langue et son apprentissage sont ainsi forcément "marqués par la mort" (132).
Dès lors, le narrateur n'a aucun scrupule à s'approprier la langue du colon. A l'image de Kateb Yacine qui assimile celle-ci à "un butin de guerre", il considère que : "Les mots du meurtrier et ses expressions sont (s)on bien vacant" (12) et il affirme, dès le début : "Je vais faire ce qu'on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi" (12). L'image est forte. Plus qu'une simple utilisation, elle évoque une véritable appropriation. De même que les pierres des maisons des colons ont servi à construire de nouvelles maisons, de même, récupérés par "l'indigène", les mots de la langue française peuvent lui permettre de construire une autre langue. Et écrire une autre histoire. La sienne. Mais l'affaire n'est pas aussi simple. Et le narrateur en est d'ailleurs conscient. Car une langue n'est pas neutre. Elle "se boit et se parle, et un jour elle vous possède; alors, elle prend l'habitude de saisir les choses à votre place..." (17). L'affaire est d'autant plus compliquée que la langue du colon a été, comme il le voit bien, un instrument de la colonisation : "Depuis des siècles, le colon étend sa fortune en donnant des noms à ce qu'il s'approprie et en les ôtant à ce qui le gêne" (22).
Peut-on, dès lors, se débarrasser de l'aspect aliénant qui accompagne l'utilisation de la langue de l'autre, surtout si c'est celle de l'ex-colon, de l'ex-dominateur? Et comment? Daoud ne nous le dit pas clairement. Mais il nous indique la voie à prendre grâce à l'une des idées les plus puissantes du roman : "C'est simple : cette histoire devrait donc être réécrite, dans la même langue, mais de gauche à droite". (16). Certes, par cette formule, il entendait qu'il fallait écrire l'histoire "en commençant par le corps encore vivant, les ruelles qui l'ont mené à sa fin, le prénom de l'Arabe, jusqu'à sa rencontre avec la balle" (16). Cependant, on ne peut s'empêcher de comprendre que Daoud entendait, plus profondément, qu'il fallait écrire en français mais penser en arabe. Ce qui est bien la moindre des précautions, si le but est bien de faire parler l'Arabe, de le mettre en état de pouvoir raconter sa propre histoire.
Il est d'ailleurs très intéressant de noter à quel point l'appropriation de la langue de l'autre est, pour le narrateur, abordée non pas tant à partir de ce qu'elle peut avoir d'aliénant, mais plutôt à partir de ses potentialités émancipatrices. Ainsi, outre le fait de faire barrage au délire maternel, elle lui donna "progressivement la possibilité de nommer autrement les choses et d'ordonner le monde avec (s)es propres mots" (47). Sans doute était-elle à ses yeux plus propice à l'enquête pointilleuse et à l'écriture de l'histoire du meurtre, qu'il devait mener à bien, que la langue maternelle "riche, imagée, pleine de vitalité, de sursauts, d'improvisations à défaut de précision"(47). Mais, malgré la conscience des avantages que la langue de l'autre met à sa portée, le narrateur n'est pas dupe. Il sait bien que son acquisition demeure marquée par un péché originel : un meurtre, un choc, une agression, qui ont déstabilisé et déstructuré son monde. Il sait bien que si son frère n'avait pas été tué, " (il) aurai(t) pu mieux vivre, en concordance avec (s)a langue et un petit bout de terre dans ce pays" (126).

Réécrire l'histoire... et lui donner une suite
Dès lors, muni de la langue du meurtrier et maîtrisant au détail près sa version des faits, le frère de la victime se charge de réécrire l'histoire, de mettre en scène Moussa. En plus de lui donner un prénom, il lui donne un corps et un caractère. Il évoque son travail, ses colères, ses amours et, surtout, il essaye de reconstituer les derniers instants de sa vie, avant sa rencontre avec les balles tirées sur la plage par Meursault. Ce faisant, il lui restitue son humanité dont l'avait privée l'autre histoire, écrite il y a soixante-dix ans. Il met fin au scandale consistant à ignorer la victime. Justice est ainsi faite? Non. Pas encore. Car Daoud considère, à juste raison, que l'histoire ne s'arrête pas avec le meurtre et la disparition de Moussa, mais se poursuit avec ce que vivront les survivants : sa famille, son peuple. Et il décide de continuer l'histoire, de lui donner une suite, qui se prolongera, vingt ans après le premier meurtre, jusqu'à un autre été, celui de l'Indépendance. Jusqu'à un nouveau meurtre.
Avec l'Indépendance, en effet, s'opère un changement majeur, qui va tout chambouler et faire en sorte que la scène tourne sur le moyeu et échange les rôles (20). Oui, l'été 1962, les rôles s'intervertissent. Et Daoud rend ce changement en détournant d'une manière suggestive la scène du meurtre sur une plage d'Alger, donnant au roman sans doute l'un de ses plus beaux passages. Terrible dans sa beauté et beau dans son aspect terrifiant : "C'étaient les premiers jours de l'Indépendance et les Français couraient dans tous les sens, bloqués entre la mer et l'échec, et les gens de ton peuple exultaient, se relevaient, dressés dans leur bleu de chauffe, s'extirpaient de leur sieste de sous les rochers et se mettaient à tuer à leur tour" (87).
Le meurtre est encore là, tout aussi gratuit qu'avant, mais ce sont désormais les anciennes victimes qui tuent. Et c'est justement à ce moment-là que le narrateur peut (et doit?) venger son frère, en tuant un Français accouru la nuit se réfugier dans sa grange, en tirant deux coups de feu, "qui furent comme deux coups brefs frappés à la porte de la délivrance" (95). Un meurtre gratuit en apparence, mais en fin de compte une réponse inévitable au meurtre inaugural. D'ailleurs son auteur considère qu'au fond "Ce n'était pas un assassinat mais une restitution" (85). La monnaie de la pièce est en quelque sorte ainsi rendue. Et ce n'est finalement qu'avec ce deuxième cadavre que l'on pouvait clore cette histoire (86)! C'est seulement en enterrant celui-ci que l'on pouvait ranger la scène et la nettoyer "comme après la fin du dernier acte, au théâtre", en remballant "le cabanon sur les pilotis et, à l'autre bout de la plage, les rochers" (88).
A la fin du livre, le narrateur qui raconte son histoire dans un bar, à l'image du Clamence de La Chute, à un interlocuteur inconnu, vraisemblablement un universitaire, conclut son monologue, en instillant un doute quant à sa véritable identité : "Mon histoire te convient-elle? ... Je suis le frère de Moussa ou le frère de personne. Juste un mythomane que tu as rencontré pour remplir tes cahiers ... C'est ton choix, l'ami" (153). La deuxième hypothèse est la plus vraisemblable. Mais ne serions-nous pas, dans ce cas, face à un beau paradoxe, celui du mythomane qui, complétant l'histoire, rétablit la vérité? Et qui pose finalement la vraie question, la seule qui vaille, à propos de Meursault, pour nous autres, lecteurs maghrébins de l'Etranger : "que faisait ton héros sur cette plage? Pas uniquement ce jour-là, mais depuis si longtemps! Depuis un siècle pour être franc" (73).



Baccar Gherib

lundi 29 juin 2015

Partis politiques et classes sociales

Mon dernier article paru sur Attariq Aljadid Pourquoi la gauche est hors jeu, dans lequel j’évoquais le lien entre la gauche et les classes populaires, d’un côté, et entre celles-ci et la question économique et sociale, de l’autre, a suscité des réactions et des critiques que l’on pourrait résumer comme suit :
-      Un parti politique n’est pas censé représenter les intérêts d’une classe sociale ou en être le porte-parole ;
-      D’ailleurs, existe-t-il encore aujourd’hui des classes sociales au sens qu’on donnait à ce concept « autrefois » ?
-      Et, de toute façon, les enjeux actuels transcendent les clivages sociaux : ils sont fondamentalement de nature culturelle et sociétale et non pas de type économique et social.
Ces remarques sont d’un grand intérêt théorique et méritent, pour cela, une réponse rigoureuse et détaillée. Ainsi, pour ce qui est de l’existence ou non des classes sociales, Bourdieu disait cette phrase magnifique : « la question de l’existence ou de la non existence des classes est un enjeu de lutte entre les classes »[1] ! Il est indéniable, en effet, qu’il existe un rapport dialectique entre l’existence des classes dans la réalité, c’est-à-dire dans la distribution objective des propriétés économiques et sociales, et leur existence dans la représentation des sociologues, des intellectuels et des politiques.
Certes, les classes n’existent pas comme elles existaient « autrefois », c’est-à-dire avec une forte conscience de classe, mobilisée autour de claires revendications économiques et sociales. Car, avec le processus de moyennisation des sociétés observé durant les Trente Glorieuses, et avec le reflux du marxisme dans le champ intellectuel et celui du communisme dans le champ politique, les clivages se sont déplacés vers d’autres registres : la religion, les mœurs, la pratique sexuelle, etc. Mais, avec la réapparition d’inégalités structurées, la question sociale est en train d’émerger de nouveau et, après le thème de la « fin des classes sociales » annoncée avec beaucoup d’autosatisfaction, dès les années 1980, nous sommes, depuis plus d’une décennie, en train d’assister indéniablement à celui du « retour des classes sociales ».
Par ailleurs, on l’a dit plus haut, la perception des classes sociales et leur évolution est quelque part tributaire d’un rapport dialectique entre classes et partis politiques. Nous nous référons ici à Gramsci, pour qui, « « S’il est vrai que les partis ne sont que la nomenclature des classes, il est vrai aussi qu’ils ne sont pas qu’une expression mécanique et passive de ces mêmes classes ; ils réagissent énergiquement sur celles-ci pour les développer, les consolider et les universaliser » (C3, §119). Cette idée est tellement vraie que l’acuité de la question sociale et le niveau de conscience de classe dans une société varient nettement selon qu’elle a, oui ou non, abrité un fort parti communiste[2].
Or, l’histoire politique et sociale de la Tunisie a agi fortement dans le sens d’une euphémisation des antagonismes sociaux. Et ce, pour plusieurs raisons, dont les plus importantes sont : le discours interclassiste et unanimiste du néo-destour, la non adoption par la centrale syndicale de la théorie de la lutte des classes et l’absence, à la fois, d’un parti communiste de masses et d’une bourgeoisie forte qui aurait assis sa domination sur toute la société. Face à ce lourd héritage d’euphémisation assumé par le parti unique, puis par le parti hégémonique, l’opposition elle-même était demeurée prudemment dans l’approche interclassiste. Y compris l’extrême gauche, qui préfère parler au nom de la catégorie floue et élastique de « peuple » plutôt que d’identifier clairement les classes sociales dont elle défend les intérêts.
Dès lors, et bien que le moment fondateur du 17 décembre / 14 janvier se soit élevé contre les inégalités sociales et régionales, la révolution a rapidement débouché sur un clivage culturel transcendant les classes sociales et opposant les modernistes aux conservateurs, et qui a mené aujourd’hui à la bipolarisation entre (et domination de) Nahdha et Nida. Or, la sortie de ce type de clivage ne peut être obtenue que par la réactivation de la question économique et sociale.
Ce point a été très bien vu par un néo parti : Afek Tounes, qui se distingue des autres en ce qu’il se positionne clairement sur la question économique et sociale en promouvant une vision et un projet cohérents en la matière. Seulement, par l’appartenance socioprofessionnelle de ses leaders, par le type de sa communication politique et, surtout, par le contenu de son offre politique, on voit très bien que ce parti se propose de défendre les intérêts d’une classe d’industriels et d’hommes d’affaires et d’une certaine classe moyenne supérieure, plutôt proche du secteur privé. En gros, il se veut porteur d’un projet de « modernisation régressive », de réformes annulant les droits et les acquis de l’Etat social et limitant le pouvoir du syndicat des travailleurs, etc. En gros, ce parti porte un intérêt certain pour l’économie, traitée cependant à partir d’un point de vue opposé à celui exprimé par la révolution.
Ainsi, ce qui commence à être fait avec plus ou moins de succès du côté de la droite, gagne à être fait par les formations de la gauche, si elles veulent arracher leur place sur l’échiquier politique tunisien. Seulement ces formations doivent comprendre qu’il ne suffit pas de s’autoproclamer porte-parole des populations marginalisées, des classes subalternes et des régions dominées, pour que celles-ci votent automatiquement pour elles. Il faudrait, d’abord, qu’elles sortent du registre strictement contestataire pour produire un projet économique et social, global et cohérent, visant à limiter les inégalités entre classes et régions, pour s’atteler, ensuite, à un véritable travail idéologique de persuasion, visant à gagner la confiance et à emporter l’adhésion des groupes sociaux visés.
Notre pays est aujourd’hui une démocratie naissante. Ce n’est qu’à l’occasion de la révolution qu’il accède à une vie politique véritablement pluraliste où les partis politiques sont en compétition pour arracher le maximum de représentation du corps électoral et sont appelés volens nolens à se positionner par rapport aux principaux clivages qui traversent la société. Ainsi, à plus ou moins long terme, se dessinera nécessairement un échiquier politique où les principaux partis se situeront (et seront identifiés) à partir de leurs positions et propositions tant au niveau sociétal qu’au niveau économique et social. Certes, ceux qui se positionneront sur le clivage économique et social, à droite comme à gauche, auront à affronter deux grands handicaps. D’abord, celui d’une histoire nationale qui a réussi l’euphémisation des antagonismes sociaux. Ensuite, le contexte de la transition démocratique qui s’est rapidement structuré autour du clivage culturel.
Dès lors, réinstaller la question économique et sociale au cœur du débat politique et se positionner comme porte-parole de classes sociales dûment identifiées sera une opération difficile et délicate. Il faut donc s’y atteler de manière intelligente et le plus tôt possible. Sans oublier toutefois que, dans cette affaire, la gauche a un grand avantage sur la droite : pouvoir se raccrocher plus aisément aux slogans et revendications de la révolution.

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, 27 juin 2015.

[1] Bourdieu P., Questions de Sociologie, Cérès, 1993.
[2] Chauvel, Schulheis, « Le sens d’une dénégation : l’oubli des classes sociales en Allemagne et en France », Mouvements, 2003.

Pourquoi la gauche est hors jeu

La question de l’organisation de la gauche tunisienne fait débat. Et ce débat fait rage. En effet, il ne se passe pas une semaine sans que ne paraisse un article, une contribution ou une réflexion là-dessus. Untel qui rêve de la construction du « Grand Parti de la Gauche », tel autre, plus réaliste, qui appelle au regroupement de toutes les formations de la gauche au sein d’un front. Chacun y va de son couplet sur le type d’organisation à même de renforcer la gauche, de lui permettre d’occuper une meilleure place sur l’échiquier politique. Ces initiatives sont louables. Elles dénotent d’une envie de sortir de la situation actuelle de faiblesse, mais, surtout, elles sont révélatrices d’un malaise, d’une frustration et d’une prise de conscience d’un problème. Toutefois, celle-ci demeure superficielle : l’état d’incapacité politique de la gauche tunisienne aujourd’hui ne tient pas tant à des défauts d’organisation. Il est plus profond, car il tient, nous semble-t-il, à l’absence de vision et, donc, de projet pour la société tunisienne.
Mais quelle est, d’abord, la position de la gauche sur la scène politique tunisienne ? Elle n’est pas fameuse ! Au sortir des dernières élections législatives, et malgré un mode de scrutin censé disperser la représentation des citoyens, nous nous trouvons avec une claire bipolarisation politique autour de deux grands partis, deux grands courants de la société, opposés essentiellement sur le modèle sociétal : conservateur contre réformiste. Très loin derrière ces deux mastodontes, la gauche arrive avec une quinzaine d’élus obtenus grâce aux plus forts restes. Ce qui montre clairement qu’elle n’est pas enracinée dans la société tunisienne et que son électorat se limite essentiellement à des élites urbaines. Et on ne peut pas, dans ce cas, parler de troisième force, car on n’a pas perçu de capacité ou d’efficacité politique venant de ce groupe parlementaire, qui se cantonne jusqu’ici dans le registre qu’il maîtrise le mieux, celui de la contestation. Autrement dit, il ne pèse pas sur les choix.
Cependant, l’échec de la gauche ne réside pas seulement dans son faible score électoral, mais plus fondamentalement dans la disparition de la question sociale de l’horizon du débat politique, quatre ans après une révolution au puissant souffle social, éclipsée qu’elle est par les questions constitutionnelles d’abord, politiques, ensuite ! Cette incapacité à saisir la chance historique de la révolution et à produire une offre politique correspondant aux attentes et revendications exprimées par le moment du 17 décembre – 14 janvier, ni à porter de façon cohérente et convaincante la question sociale est sans doute le plus grand échec de la gauche tunisienne. Or, cette incapacité à porter la question sociale nous donne pour ainsi dire une gauche boiteuse : prompte à se battre sur les questions culturelles et sociétales, contre les courants conservateur et rétrograde, mais timorée voire démunie sur le champ social, face à l’adversaire libéral, qui n’est ainsi nullement inquiété. Plus grave, elle rend la gauche inaudible par les classes populaires, son électorat naturel.
Bien évidemment, une telle faille dans l’offre politique de la gauche n’est pas voulue. Elle tient à l’absence d’une vision économique et sociale cohérente et globale, ainsi qu’il est apparu dans ses programmes, qui représentaient plus un assemblage de mesures qu’une réponse structurée à une problématique économique et sociale clairement énoncée. Or, autant l’absence d’une telle vision ne porte pas à conséquence pour les partis de droite, visant en fin de compte à conserver le statu quo économique et social, autant elle est préjudiciable pour qui se veut porteur d’une alternative à cet état des choses. D’où l’urgence d’une réflexion théorique et globale sur l’économie et la société tunisienne comme préalable à l’élaboration d’un projet en faveur des dominés et des exploités par le système actuel, apte à être décliné, dans un deuxième temps, sous la forme d’un programme.
Nous pensons ici à une réflexion du type de celle élaborée par Gramsci et Togliatti pour le Congrès du Parti Communiste Italien (PCI) à Lyon en 1926 dans les célèbres Thèses de Lyon, qui représentent, selon Raul Mordenti, le vrai document de refondation du PCI. Car il donne à voir, pour la première fois, une analyse spécifique, originale, créative de la situation italienne[1]. Y sont posées, en effet, des questions fondamentales : Qu’est-ce que l’Italie ? Quel type de capitalisme abrite-t-elle ? … Quelles sont les forces qui y agissent ? Quelle est la stratégie de la bourgeoisie ? Comment agissent les ouvriers ? Qui sont leurs alliés possibles ? … Quel rapport existe-t-il entre la lutte pour le communisme et la lutte pour la démocratie ? Pour déboucher ensuite sur la question de l’organisation du Parti, de ses rapports avec le syndicat et avec les Conseils ouvriers…
Cet effort d’accompagnement théorique est encore plus nécessaire durant les phases de transition, ainsi que le rappelle encore une fois Gramsci : « Voilà pourquoi le problème de l’identité de la théorie et de la pratique se pose surtout dans certaines périodes historiques, dites de transition, c’est-à-dire au mouvement de transformation plus rapide, quand les forces pratiques déchainées exigent une justification réelle pour avoir plus d’efficacité et d’expansion ou que se multiplient les programmes théoriques qui demandent eux aussi à être justifiés de façon réaliste dans la mesure où ils démontrent qu’ils sont assimilables à des mouvements pratiques qui ne deviennent plus pratiques et plus réels que de cette façon » (C15, §22). Hélas, il est patent que la gauche tunisienne n’a pas su accompagner théoriquement le déchainement des forces pratiques dans le pays. Mais, mieux vaut tard que jamais ! Il est urgent que les formations se revendiquant de la gauche s’attèlent d’urgence à ce travail théorique, pour affronter, ensuite, les questions d’organisationet de stratégie. Bien évidemment, cette réflexion doit être spécifiquement tunisienne et ne pas être importée ou puisée dans d’autres expériences et d’autres réalités aussi intéressantes soient-elles…
La période de l’autoritarisme a bercé les militants de la gauche tunisienne dans de douces illusions. Elle leur a fait croire qu’ils représentaient véritablement le peuple tunisien et que dès que s’imposera la démocratie, ils remporteraient les élections et dirigeraient le pays. Mais la démocratie les a mis à nu. Elle a dévoilé leurs limites, qu’ils viennent de la gauche démocratique (issue du PCT) ou de la gauche révolutionnaire (issue du GEAST), en leur montrant qu’ils sont bien loin de représenter un courant ancré dans la société à l’instar des courants conservateur et réformiste et qu’il y a bien du pain sur la planche pour pouvoir arracher une place respectable sur l’échiquier politique tunisien, pour faire partie du jeu et ne pas rester en dehors… Mais cela nécessite un grand travail de refondation, qui commence nécessairement par une importante réflexion théorique. La question de l’organisation pourra alors prendre la place qui est la sienne. En temps voulu.

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, 30 mai 2015

(1) Raul Mordenti, in Seminario su Gramsci, Edizioni Punto Rosso, 2010, p27.

Unir la gauche, oui ! Mais autour de quoi ?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la réflexion - salutaire - de l’universitaire Cherif Ferjani, publiée le 8 mars dernier et intitulée : « La gauche en Tunisie : comment sortir de la division », qui a, entre autres mérites, celui de dévoiler les origines historiques des divisions au sein de cette mouvance politique et intellectuelle de la scène politique tunisienne, de retracer les divergences plus récentes entre ses différentes composantes sur le terrain des alliances et de proposer des pistes pour son union organisationnelle. Le tout, avec un louable effort de documentation, une bonne dose d’autocritique et beaucoup d’objectivité à l’égard des uns et des autres, des « gagnants » et des « perdants » des dernières échéances électorales, qui doivent être soulignés et salués.
Ainsi, ce texte est d’une rare lucidité quant aux défauts, voire les tares, de la gauche tunisienne, notamment l’extrême gauche, qui ont été hier à l’origine de ses divers fractionnements et qui demeurent aujourd’hui encore des obstacles majeurs face à toute démarche d’unification : les « excommunications réciproques » sur la base de « logiques d’anathèmes », le « sectarisme », la tendance à être « tolérants avec autrui et allergique à la moindre divergence dans son propre camp », etc. On peut, toutefois, lui reprocher de se contenter de pointer du doigt ces limites sans revenir à leur cause première, à savoir la nature idéologique de cette gauche, dans le sens de l’attachement à des lectures et des schémas figés, qui génère dogmatisme, puritanisme et sectarisme. C’est son caractère idéologique qui explique d’ailleurs son succès limité à l’université et la permanence de sa « coupure avec la société ».
D’ailleurs, il est clair que si le texte semble s’adresser à toute la gauche, il parle en vérité essentiellement à l’extrême gauche réunie au sein du Front Populaire, qu’il appelle à se défier de ses composantes nationalistes et qu’il invite – à juste raison –  à une sérieuse autocritique et même à une « clarification théorique » par rapport à ses positions classiques quant à « la démocratie et les libertés bourgeoises » – rejetées jadis en tant que telles. S’adresser essentiellement au Front Populaire s’expliquant fondamentalement par la nouvelle configuration issue des dernières élections législatives – ses 15députés –  et de la mobilisation autour de la candidature de Hamma Hammami aux présidentielles, qui ont fait que ce front ait occupé « la quasi-totalité de l’espace à gauche ». D’où une nouvelle responsabilité pour cette formation et les appels, qui s’ensuivent, à la modestie et à l’humilité dans ses rapports avec l’autre gauche, défaite…
Car il s’agit pour M. Ferjani, en fin de compte, d’aborder la question de l’unité de la gauche essentiellement par le biais de la question organisationnelle, en construisant le « grand parti de la gauche » ou bien en renforçant le Front Populaire et ce, en profitant de « la situation née de la révolution » qui « a créé une nouvelle base pour la structuration du champ politique » où « les compétitions électorales peuvent être le cadre adéquat pour construire des alliances susceptibles de contribuer à la réalisation de l’unité que l’absence de démocratie n’a pas favorisé auparavant ». Or, ce traitement de la problématique de l’unification par la question de l’organisation avec le rappel – légitime – de tous ses prérequis a le tort, il nous semble, de mettre en retrait la question politique et, plus précisément, celle du programme autour duquel la gauche tunisienne est appelée à s’unir…
Ce n’est, en effet, qu’à la fin de l’article que ces questions, pourtant essentielles, font, timidement, leur apparition. D’abord, quand M. Ferjani identifie les « deux principales tendances » de la gauche tunisienne : celle qui n’arrive pas à dépasser une certaine tradition du socialisme qui, pour défendre l’égalité, a sacrifié la liberté et la démocratie ; et celle qui, traumatisée par l’échec du socialisme réel,  en a été réduite à « minimiser l’importance des droits – égalités » dans une perspective de « gauche libérale ». Puis, quand il souligne que « le soutien aux aspirations et aux revendications des régions défavorisées, des classes populaires, des femmes et des jeunes doit être au cœur et à la base de programmes économiques, sociaux et culturels à élaborer en tenant compte des fondamentaux distinctifs d’une politique de gauche ».
C’est par le biais de ces deux questions, plus que par celle de l’organisation, il nous semble, que nous pouvons être au cœur d’une réflexion sur l’unification de la gauche tunisienne et son renouveau. Car, comment parvenir à rapprocher, sinon réconcilier, ces deux tendances autrement que par une plateforme idéologique, politique et programmatique, dans laquelle elles se retrouveraient plus ou moins toutes les deux ? Ce point est fondamental. Et la gauche tunisienne se trouve aujourd’hui face à un grand défi théorique : produire une connaissance du pays (dans le monde) qui sois la source d’un programme qui pense du côté des dominés et en leur faveur. M. Ferjani ne concède-t-il pas lui-même qu’une certaine radicalisation de la gauche au cours des années 1970 s’est accompagnée d’une perte de « son caractère intellectuel » ?
Or, dans le passé, ce qui faisait la force des partis progressistes, notamment marxistes, c’était cette capacité à produire une connaissance critique de l’économie et de la société dans lesquelles ils vivaient, à partir de quoi était produit leur programme et étaient pensées leur stratégie, leur tactique et leur organisation. C’est à ce travail de connaissance et de synthèse que les intellectuels et théoriciens de la gauche, qu’ils soient partisans ou non, doivent s’atteler de toute urgence. Ça éviterait aux partis de la gauche de faire du bricolage en guise de programmes, en piochant, ça et là, des revendications et des postures « de gauche », mais sans aucune vision ni cohérence d’ensemble. Tout en se querellant à ce propos.
Le souci d’unir la gauche est louable et nous croyons cette démarche salutaire, non seulement pour la gauche, mais aussi pour le pays, sa révolution, « ses régions défavorisées, ses classes populaires, ses femmes et ses jeunes ». Mais pour réussir son unification, encore faut-il être conscient que la question ne peut se limiter à son aspect organisationnel. Le texte de M. Ferjani représente un lancement du débat dans la gauche, mais il nous pousse à nous interroger : s’unir, oui ! Mais autour de quoi ? Et pour faire quoi ?

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, 14 mars 2015

dimanche 8 mars 2015

Samir Amin à Tunis : Les changements dans le monde arabe à l’aune de l’histoire mondiale


Samir Amin est un penseur marxiste et tiers-mondiste de premier plan. Ses travaux depuis les années 1970, notamment son célèbre Développement Inégal, ont marqué des générations d’étudiants, dans le Tiers Monde et ailleurs, réfléchissant sur les questions de développement et de systèmes économiques. Il n’était dès lors pas étonnant qu’il fît salle comble, le 27 février dernier au campus universitaire d’el Manar, à l’occasion de sa conférence sur les défis géopolitiques et économiques à la lumière des révolutions arabes, tant chercheurs et étudiants étaient curieux de l’écouter sur cette thématique. De même, il n’était pas surprenant que, en bon marxiste, il commençât son intervention par une mise en perspective historique des récentes évolutions dans le Monde arabe, avant de s’attaquer à la situation prévalant en Tunisie et en Egypte et de terminer, en bon tiers-mondiste, par les problèmes posés aux 85% de lapopulation mondiale vivant dans le « Sud ».


Histoire mondiale et crises du capitalisme
Comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie et en Egypte implique de prendre du recul, de recourir au temps long de l’histoire. Pas simplement à celui des histoires nationales de ces deux pays, ni à celui de leur région : il s’agit de se référer à l’histoire mondiale. Ce faisant, le conférencier fait sienne la position méthodologique de Gramsci soulignant qu’on ne peut penser une histoire nationale abstraction faite de l’histoire mondiale et que, de ce point de vue, « l’histoire ne peut être que mondiale ». Et cette histoire, que nous apprend-elle de fondamental ? Que « le capitalisme a fait son temps ! », au moins depuis la Commune de Paris, selon Samir Amin, et la vague de colonisation enclenchée par les puissances européennes qui l’a suivie. Que faut-il comprendre par cette expression ? Non pas, bien sûr, que le capitalisme soit moribond, que ses jours soient comptés… Mais qu’il ne représente plus un système progressif et conquérant, qu’il a désormais à faire face à des limites, des contradictions et des crises.
Face à ces crises, le capital apporte des réponses d’ordre pratique qui, à leur tour, vont susciter la réaction des peuples qui les subissent. Ainsi, les réponses à sa crise de la fin du dix-neuvième siècle furent-elles : Monopoles, Mondialisation et Financiarisation. Cette évolution du capitalisme a été à l’origine d’une série d’événements (1ère Guerre Mondiale, Révolution bolchévique, montée du nazisme, 2ème Guerre Mondiale, Révolution chinoise, décolonisation, etc.) qui a contribué à façonner le monde de l’après-guerre, notamment celui des Trente Glorieuses.
Celles-ci, comme l’indique leur nom, ne durent pas indéfiniment, et les années 1970 voient le déclenchement d’une deuxième grande crise à laquelle le capitalisme apporte des réponses similaires à celles mises en œuvre un siècle plus tôt : (nouvelle forme de) Mondialisation, (nouvelle) Financiarisation avec, cette fois, l’Abolition de la démocratie bourgeoise, au sens où l’opposition gauche – droite perd tout son sens sur le terrain économique et social, car, en la matière, tout se décide désormais au niveau des institutions financières internationales. Ces réponses à la crise seront à l’origine d’une période de répit pour le capitalisme, une seconde « belle époque » d’une trentaine d’années qui prendra fin en 2008 avec la crise financière mondiale, d’une part, et les réactions populaires en Amérique Latine (victoires électorales de la gauche), en Europe (le mouvement des Indignés) et aux Etats-Unis (le mouvement Occupy Wall Street) qui remettent en question sa suprématie. Et c’est, justement, dans ce cadre de mouvements populaires contestant le capitalisme nouvelle manière et réclamant fondamentalement de la justice sociale, que Samir Amin intègre les « révolutions » tunisienne et égyptienne. Celles-ci, à l’en croire, ont évolué, à quelques différences  près, de façon similaire.

Tunisie/Egypte : entre classes moyennes et classes populaires
Samir Amin a raison, en effet, de considérer les mouvements populaires déclenchés en Tunisie et en Egypte comme des réponses à la crise économique et sociale de la fin de la dernière décennie parce que, outre la condamnation des dictatures corrompues, leurs principaux slogans et revendications ont porté sur la question sociale : droit au travail et à la dignité, rejet des inégalités sociales et régionales, etc. Ce point gagne à être rappelé aujourd’hui, quand on voit que l’évolution politique dans les deux pays semble avoir complètement ignoré ces revendications. Et cette évolution elle-même gagne à être expliquée.
La non réalisation, voire l’éloignement, quatre ans après, des objectifs des deux révolutions s’explique d’abord par l’état de confusion où l’on s’est trouvé après le départ de Ben Ali et de Moubarak. Car si on voyait bien ce dont on ne voulait plus (la dictature) et qu’il y avait accord entre les groupes sociaux à ce sujet, on ne voyait pas distinctement ce qu’on voulait à la place. Elle s’explique, ensuite, par la cristallisation, qui est apparue clairement après le départ des dictateurs, de la position des classes moyennes, principales bénéficiaires du demi-siècle de modernisation, autour de la question démocratique, et ce aux dépens de la question sociale. Enfin, elle apparaît, pour le conférencier comme foncièrement liée, à la réussite de l’opération de détournement, par les forces islamistes, du débat – et de l’attention des classes populaires – vers les « questions fumeuses » de religion et d’identité.
Ainsi, et après avoir fait l’expérience du pouvoir islamiste, les deux pays se retrouvent finalement chacun avec un « libéral » à sa tête. Avec, toutefois, une meilleure négociation par la Tunisie du virage démocratique, tandis que l’Egypte risque, elle, de se retrouver d’une certaine manière à la case départ. Cet avantage de la Tunisie, à ce niveau, s’expliquerait par les différences entre les deux histoires nationales, notamment au niveau du contenu et de la portée de l’œuvre de modernisation opérée par les deux grands leaders qui ont façonné l’histoire contemporaine de leur pays, Nasser et Bourguiba. Le second donnant à son peuple une avance sur le plan démocratique, en allant plus loin dans le processus de sécularisation de la société et de l’Etat et, pourrait-on ajouter, dans le caractère civil de celui-ci en y limitant, voire marginalisant, le rôle de l’armée.
Néanmoins, même si l’évolution politique dans les deux pays peut sembler décevante par rapport aux promesses des révolutions et leurs mots d’ordre, surtout en Egypte, Samir Amin met en relief l’apparition d’un phénomène fondamental issu des mouvements de 2011 qu’il ne faut pas sous-estimer et qui ne disparaîtra pas de sitôt. Celui-ci est très bien illustré par un écrit mural aperçu dans les rues du Caire : « La Révolution n’a pas changé le régime, mais elle a changé le peuple ! ». Les deux peuples ont changé, en effet, ils ont repris confiance en eux et dans la portée de leur action. Les masses sont sorties de leur passivité, aurait dit Gramsci. Ce n’est pas peu et c’est de bon augure pour les luttes à mener, notamment à l’échelle de tout le Tiers Monde.

Soixante ans après Bandung
Car, il ne faut pas oublier que Samir Amin est avant tout le théoricien de « l’accumulation à l’échelle mondiale » et que son intérêt ne peut se limiter aux enjeux dans la région arabe pour se porter sur tout le Tiers Monde, de l’Amérique latine à l’Asie en passant par l’Afrique. C’est en effet à partir de la relation entre centre et périphérie qu’il saisit la logique du capitalisme et c’est notamment à travers les luttes de la périphérie que se jouera l’avenir économique et politique du monde. C’est comme si le conférencier pensait à l’équivalent d’un Bandung, aujourd’hui, soixante ans après celui qui donna au Tiers Monde sa conscience de soi, qui a fait que « on a compté pendant un quart de siècle ». Car « On n’existait pas avant ! », tout simplement.
Or, une conscience tiers-mondiste gît aujourd’hui dans le mouvement altermondialiste. Celui-ci devrait selon Samir Amin relever conjointement trois défis majeurs : celui de la démocratisation de la société, avec une transformation des rapports sociaux, celui du progrès social, avec une autre gestion économique bénéficiant à la grande majorité du peuple, et celui de l’indépendance de la décision nationale. Le programme est consistant : il s’agit d’ « entrer en guerre contre le libéralisme », rien de moins.
On l’aura compris, Samir Amin montre et formalise les problèmes. Il identifie leurs origines. Mais, en bon marxiste, il en appelle aux luttes des victimes du système, pour les résoudre et les dépasser. A travers tout son discours, il y avait, en filigrane, la question des mouvements populaires, des luttes de classes, et de leur importance décisive. L’expression n’a certes pas été prononcée, mais elle a été si fortement suggérée qu’on l’a entendue. Et, ce faisant, on ne forcera pas le discours du conférencier, qui a lancé incidemment à l’assistance : « je suis communiste ! ».
La mise en perspective historique des enjeux actuels dans le monde arabe est un exercice bénéfique qui apporte un éclairage nouveau aux transitions tunisienne et égyptienne – s’il y en a une ! Toutefois, la conférence survole un peu trop rapidement deux questions fondamentales qui méritent, nous semble-t-il, un traitement rigoureux et approfondi. D’abord, à supposer que le capitalisme ait fait son temps, comme l’affirme Samir Amin, il serait judicieux de comprendre pourquoi il est si peu contesté idéologiquement au moment même où il se trouve confronté à une crise. Ensuite, la gauche,notamment marxiste, devrait s’atteler à comprendre comment et pourquoi « le détournement du débat vers des questions fumeuses », comme celle de la religion, est aussi simple et comment il est facile de toucher les classes populaires à travers des thématiques culturelles et identitaires. Deux problématiques où le conférencier semble ignorer l’important et passionnant apport gramscien à la réflexion marxiste. La gauche et les mouvements d’émancipation en général ne pourront pas aller très loin, s’ils sous-estiment la portée des batailles idéologiques et culturelles.

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, 7mars 2015

dimanche 25 janvier 2015

De l’indigence politique du gauchisme ; Les ressorts d’un non choix




Il est un phénomène qui est apparu à la faveur du deuxième tour des élections présidentielles et qui n’a pas reçu, nous semble-t-il, toute l’attention qu’il mérite, en ce qu’il est symptomatique d’une manière de faire – ou plutôt de ne pas faire – de la politique pour une certaine composante de la gauche tunisienne. Il s’agit des lamentations, des interrogations et des hésitations quant à opter pour l’un des deux termes de l’alternative, quant au candidat à soutenir : Beji Caïd Essebsi ou Moncef Marzouki. Car, ces hésitations, voire ces blocages, qui ont traversé certaines mouvances de la gauche et qui ont notamment été couronnés par le non choix exprimé dans la position officielle de la Jabha sont loin d’être anecdotiques : ils trahissent des problèmes plus profonds ressortissant d’abord aux difficultés du passage de l’idéologie à la politique, ensuite, au déficit de l’analyse historique et, enfin, à l’incompréhension de la nature du processus révolutionnaire.

Du puritanisme
Il est clair en effet que, sommée de choisir entre les deux candidats, cette gauche trouve d’énormes difficultés à se libérer de son discours idéologique, où elle puise son identité profonde, qui renvoie dos à dos islamistes et destouriens, considérés comme les deux faces d’une même médaille et également assimilés à deux droites, deux conservatismes, voire deux réactions, ainsi que nous le rappelle un vieux slogan issu des milieux estudiantins des années 1980, revenu en force ces derniers temps[1].D’où ses tergiversations, son refus de « choisir entre la peste et le choléra » et, finalement, son argumentation en faveur du vote blanc. Qui ne reconnaît là les symptômes d’un gauchisme et d’un puritanisme si justement critiqués par Lénine, il y a presque un siècle ? Qui ne voit là un refus d’accepter la réalité politique telle qu’elle s’est présentée, et donc, d’une certaine manière, son déni ? Et une propension à appréhender le monde tel qu’il devrait être et non pas tel qu’il est ? Ou alors est-ce la manifestation d’une caractéristique du gauchisme « qui prend naïvement la ‘négation’ subjective d’une institution réactionnaire pour sa destruction effective »[2] ? Ainsi, cette gauche n’a pas été capable d’opérer le passage de l’idéologique au politique, qui nous oblige, pour reprendre la formule de Lénine, à affronter « de manière concrète une question concrète ». Elle n’a pu, par conséquent, affronter la question posée en termes d’option pour le « moindre mal » ou du choix du terrain des batailles futures.

Du défaut de perspective historique
Or, pour pouvoir raisonner en termes de « moindre mal » ou, mieux, de choix du terrain des batailles futures, encore eût-il fallu être doté d’une vision historique du problème politique posé, d’une capacité à contextualiser historiquement les élections et leurs enjeux. Mais ceci faisait hélas cruellement défaut. Le gauchisme n’a pu départager les deux camps en présence : celui qui est franchement pour une sécularisation du droit et de la société, qui accepte l’universalité des droits de l’homme et du citoyen, qui croit à l’Etat tunisien et à ses institutions, qui respecte les grandes organisations nationales, de celui qui, acceptant toutes ces notions du bout des lèvres, est prompt à les remettre en question en invoquant à tout moment la primauté de la question identitaire et à maintenir celle-ci, telle une épée de Damoclès, comme une menace éternelle sur ces acquis. Le gauchisme n’a pu situer historiquement ces deux adversaires pour identifier lequel incarnait une étape plus avancée par rapport à l’autre, lequel il fallait préférer à l’autre, même comme un moindre mal.
Ce défaut de perspective historique est d’autant moins compréhensible et d’autant moins admissible que cette gauche se revendique du marxisme. En effet, la mise en perspective historique des luttes politiques, économiques et idéologiques est sans doute la principale caractéristique de l’analyse marxiste, sa principale boussole, sa principale qualité ! Elle représente l’instrument clé qui clarifie la situation et l’enjeu des luttes politiques, y compris celles où le mouvement ouvrier n’est pas directement impliqué, celles se déroulant entre deux adversaires de sa cause. Elle permet ainsi d’échapper à l’indécision ou à l’indifférence, en facilitant l’identification de l’adversaire dont la victoire lui serait la plus favorable. Faut-il rappeler, à cet égard, que Marx a vivement critiqué Lassalle en 1862 quand celui-ci écrivit que la guerre de sécession était « une chose absolument sans intérêt », au motif que les nordistes eux-mêmes se limitaient à agiter une idée négative comme la liberté individuelle. Mieux, il rédigea lui-même, au nom de l’Internationale, le message de félicitations adressé à Abraham Lincoln, à l’occasion de sa réélection en 1865. Il y écrivit notamment : « Depuis le début de la lutte titanesque qui se combattait en Amérique, les travailleurs d’Europe ont senti instinctivement qu’au drapeau étoilé (de l’Union) était lié le sort de leur classe (…) Ils se sont rendu compte que le grand conflit sur l’autre rive de l’Atlantique mettait en jeu, en même temps que les espérances du futur, les conquêtes obtenues dans le passé »[3].

De l’incompréhension du processus révolutionnaire
Prendre conscience que le deuxième tour des présidentielles mettait en jeu, en même temps que les espérances du futur, les conquêtes obtenues dans le passé, et fonder sa position politique là-dessus, semble une approche si pertinente et à la limite si évidente, pour dépasser l’indifférence ou l’indécision, que l’on se demande pourquoi une certaine gauche ne l’a pas adoptée. Cette question est fondamentale. Car elle va nous diriger directement sur les limites de la perception gauchiste de la révolution et de la manière de la poursuivre, de réaliser ses objectifs.
Il existe, en effet, une perception de la révolution, non pas comme un rejet des reniements, des déviations, des dysfonctionnements et des limites du système économique, social, politique et culturel issu de l’Etat de l’indépendance,( que l’on date le début de cette involution de 1987 ou 1981 ou 1978 ou 1975 ou 1971), mais comme le rejet total de tout ce qui a été réalisé à partir de l’indépendance. Et, par là, ce rejet total et radical du passé rend difficile voire suspect tout positionnement basé sur l’identification des acquis de l’ancien régime sur lesquels continuer à construire pour réaliser les objectifs de la révolution. C’est cette perception que le gauchisme a sans doute fait sienne, car elle cadre bien avec son positionnement idéologique qui renvoie dos à dos les élites modernistes de l’indépendance et leurs adversaires traditionalistes, comme deux droites, comme les deux faces d’une même médaille.
Or à ce niveau aussi, cette gauche se trouve en porte-à-faux avec les principaux enseignements du marxisme et notamment avec les principales théories marxistes de la révolution. Celles-ci rejettent, en effet, toutes les tendances « révolutionnaires » appelant à faire du passé table et qui perçoivent le futur tout simplement comme un « présent renversé », selon la formule de Gramsci, qui souligne à cet égard que « le progrès est dialectique de conservation et d’innovation et que l’innovation conserve le passé en le dépassant »[4]. Le même enseignement est délivré, peu avant, par Lénine s’adressant aux gauchistes, quand il leur rappelle que : « Nous pouvons (et devons) commencer à construire le socialisme, non pas avec du matériel humain imaginaire ou que nous aurions spécialement formé à cet effet, mais avec ce que nous a légué le capitalisme. Cela est très ‘difficile’, certes, mais toute autre façon d’aborder le problème est si peu sérieuse qu’elle ne vaut même pas qu’on en parle »[5].
Dès lors, c’est pour toutes ces raisons qu’une certaine gauche s’est trouvée politiquement hors sujet à l’occasion des dernières élections présidentielles, sur lesquelles elle n’a pas pu peser et desquelles elle s’est pour ainsi dire auto exclue. Et tant que persisteront cette emprise du puritanisme, ce défaut d’analyse historique et cette approche erronée du processus révolutionnaire, des rendez-vous manqués avec l’histoire du pays auront lieu de nouveau. Ainsi, la gauche tunisienne doit impérativement dépasser le gauchisme (qui est ici, hélas, loin d’être une simple maladie infantile) qui la plombe et qui la paralyse politiquement. Car on n’a jamais eu autant besoin d’une gauche qui sache mettre la main à la pâte, participer à la reconstruction du pays et pousser à la réalisation des objectifs de la révolution.

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, 10 janvier 2015


[1] Sohqan sohqan lil-rij’iya ! Dsetra wa khwanjiya ! (A bas la réaction, destouriens et islamistes)
[2] Lénine, La maladie infantile du communisme – Le gauchisme.
[3] Marx Engels Works, volume 16, pp 18-19.
[4] Antonio Gramsci, Cahiers de Prison.
[5] Lénine, op cit.

samedi 20 septembre 2014

Les travailleuses agricoles victimes d’une triple domination



Le 3 septembre dernier, dans les environs de Mornag, une camionnette transportant des travailleuses agricoles dérape et occasionne la mort de deux d’entre elles et les blessures, parfois graves, de quelques autres. Ce n’est pas la première fois qu’a lieu ce genre de drames – l’année dernière dans le gouvernorat de Jendouba, on assista presque exactement au même scénario du côté de Bou Salem – et ce ne sera hélas probablement pas la dernière. Car, les habitués des routes traversant nos campagnes croisent régulièrement, été comme hiver, ces camionnettes souvent vétustes, transportant comme du bétail cette main-d’œuvre bon marché, en l’absence des règles minimales de sécurité. Malheureusement, ce drame, qui est censé interpeller les consciences, notamment celles dites progressistes, a fini par occuper la rubrique faits-divers. A l’exception notable, il faut le souligner, d’un communiqué de l’AFTURD qui a appelé, à juste raison, à revoir les conditions de travail et de transport de ces travailleuses et insisté sur la nécessité de leur fournir une protection sociale et ce, conformément à notre nouvelle Constitution promouvant le travail digne.
Cet appel est juste et nous le partageons. Toutefois, nous pensons que ce genre de drame doit interpeller la gauche tunisienne – et les forces progressistes en général – de manière encore plus profonde : il doit représenter pour elle l’occasion de réinterroger ses grilles de lecture de la société, ici et maintenant, et d’élaborer une vision cohérente des luttes et des dynamiques sociales qui la traversent. Cette vision sera la base sur laquelle se fondera le projet de société, naîtra le discours et se déclinera le programme de la gauche. Dans cet effort, c’est Gramsci, plus que Marx, qui lui sera d’un grand secours ou, si l’on veut, Marx revu et poursuivi par Gramsci. Car en rompant avec l’essentialisme ouvriériste de son prédécesseur, ce dernier a l’avantage d’introduire une plus grande souplesse et, partant, une plus grande richesse dans la pensée du conflit social et dans la perspective d’un projet d’émancipation. Ce qui lui permet de ne pas se limiter au conflit classique opposant les capitalistes aux salariés et de saisir, d’une manière plus globale, celui opposant les classes dominantes aux classes subalternes. Cette dernière notion englobant les prolétaires mais aussi, les paysans, les femmes, les minorités ethniques et religieuses, etc.
C’est d’ailleurs dans cette perspective gramscienne que le philosophe italien Domenico Losurdo vient tout récemment de revisiter la théorie de la lutte des classes de Marx et Engels[1], montrant que le pluriel dans cette expression célèbre ne signifiait pas la répétition du même, mais plutôt la pluralité. Car, à bien l’analyser et en revenant à la littérature large et variée des deux auteurs, la lutte avait trois formes : celle admise entre travailleurs et propriétaires des moyens de production, mais également celle opposant les nations dominées aux puissances impérialistes et celle des femmes contre la domination des hommes. Cette thèse s’appuie d’abord sur les positions connues de Marx sur la question irlandaise comme un exemple de l’apparition de la question sociale sous la forme d’une question nationale.  Elle repose ensuite sur les écrits d’Engels sur la question féminine et la reprise à son compte, dans son Anti-Dühring, de la position de Fourier affirmant que « dans une société donnée, le degré d'émancipation de la femme est la mesure naturelle de l'émancipation générale ».
Or, que trouverait-on si l’on appliquait cette théorie générale du conflit social à l’économie et à la société tunisiennes d’aujourd’hui ? Il va de soi qu’au niveau mondial l’économie tunisienne est une économie dominée, occupant dans la division internationale du travail, un segment de la production de faible contenu technologique et basé essentiellement sur un travail non qualifié. Mais cette économie est elle-même structurée par d’autres types de domination : celle exercée par le capital sur le travail, certes, mais aussi, celle de l’industrie sur l’agriculture, celle de la ville sur la campagne, qui recoupent, plus ou moins exactement, celle du littoral sur l’intérieur du pays. C’est d’ailleurs pourquoi, il nous semble, la question sociale en Tunisie prend la forme de la question régionale – comme on l’a vu clairement durant le mouvement social du 17 décembre / 14 janvier. A cela, il faudra bien sûr ajouter la domination exercée par l’homme sur la femme en vertu de la logique de la société patriarcale.
Dès lors, si on a à l’esprit ces différentes dominations qui structurent la société tunisienne et qui expliquent la division du travail à laquelle elles donnent naissance, il est facile de deviner que les travailleuses agricoles, travaillant nos champs, dans des conditions très dures, sous le soleil en été, dans la boue et le froid l’hiver, transportées sur le lieu de travail sans aucun respect des règles de sécurité, ne bénéficiant pas de la moindre protection sociale et percevant des salaires de misère, destinés d’ailleurs pour l’essentiel au père ou au mari, représentent chez nous le degré ultime de la domination et de l’exploitation. Elles représentent le point de la société sur lequel viennent s’articuler toutes les dominations. Elles sont, par excellence, les dominées parmi les dominés, les subalternes parmi les subalternes !
Ainsi, si la gauche tunisienne veut élaborer un vrai projet d’émancipation qui lui soit propre, qui tienne compte des caractéristiques de la réalité nationale, elle doit, à l’image de Gramsci dans ses Cahiers de Prison, « porter l’exigence d’une recherche pratique et théorique, qui sache penser du côté des exploités et des subalternes, qui sache élaborer une lecture du monde aussi articulée que le sont les formes actuelles de la domination, qui soit capable de donner du sens à ce qui se passe »[2]. Et c’est cette recherche pratique et théorique qui doit donner à la gauche sa vision, son projet, son programme. En attendant qu’un tel projet puisse être mené à bien, il faut d’ores et déjà être attentif aux différentes dominations qui ont cours dans la société tunisienne, et, surtout, aux modalités de leur articulation. Ce faisant, on verra que divers types de domination s’exercent sur les travailleurs, sur les paysans et sur les femmes et que les travailleuses agricoles cumulent ces trois dominations. Elles sont ainsi les victimes d’une triple domination.
De même que, dans Le Manifeste Communiste, Marx et Engels écrivaient que « Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se mettre debout, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle », de même on pourrait dire qu’aujourd’hui les travailleuses agricoles, couche inférieure de la société tunisienne, ne pourront améliorer leur sort et accéder à un minimum de droits sans une remise en question des vieilles dominations urbaine et masculine. Qui ne voit là l’énormité et la difficulté de la tâche ?

Baccar Gherib
Attariq Aljadid,  le 20 septembre 2014






[1] D. Losurdo, La lotta di classe ; una storia filosofica e politica, Laterza, 2013.
[2] R. Mordenti, Gramsci e la rivoluzione necessaria, Editori Riuniti, 2011, p29.