dimanche 31 janvier 2010

Réflexions d'après CAN : une info sportive en pleine forme et une info politique... avec des béquilles


Des plateaux réunissant experts, consultants et chroniqueurs, des intermèdes satyriques, des polémiques à ne plus en finir. C'est clair, quand il s'agit de foot, le ton est libre, la critique voltigeante, le débat contradictoire. Bref, en un mot, tout ou presque est sujet à discussion, et la devise est : point de questions tabous... ou presque.

Hélas! ce vent de liberté qui secoue notre paysage médiatique ne dépasse guère la polémique sportive. S'agissant d'aborder les thématiques qui dérangent le pouvoir en place, c'est illico presto retour à la case " langue de bois”. Ainsi, le différé prend le pas sur le direct et les montages deviennent soigneusement construits pour qu'aucun dérapage n'ait lieu. Dans ce domaine, la main du censeur devient d'une précision chirurgicale.

En un mot, nos télévisions publiques ou privées, dans une logique de duplicité totale, passent allègrement du tout permis au tout tabou, sans que cela ne gène personne... Dans cet ordre d'idées, il est permis " comme pas possible" de cogner sur le sélectionneur, qui devient le temps d'un match ou d'une compétition le pushing ball national. La fédé, les joueurs, le kiné, le préparateur physique, le garde matériel, ne sont pas non plus épargnés, tout le monde en prend pour son grade. De la gomina des joueurs au ballon pas suffisamment gonflé par le garde matériel en passant par les spaghettis du cuisinier en chef de l'équipe nationale, tout est disséqué, analysé, passé au crible.

Mais quand il est question par exemple du limogeage du secrétaire d'état des sports qui apprend sa sortie du gouvernement en Angola où il assistait l'equipe nationale .... Black out total. Dans pareils moments, le désormais célebrissime avocat chroniqueur F. M., ne pipe mot. Le présentateur si prompt à casser de l'entraîneur ou du responsable fédéral se rappelle qu'il y a un Tunisien champion " d'arabes" en boules et pétanque, qu'il convient de saluer. Même les grandes gueules, à la mine patibulaire et au vocabulaire plus approprié aux bars qu'à une émission de tv, regardent leurs souliers se rappelant qu'il y a de gros cachets derrière le job de consultants. rabbi m3aak ya tounes! Toi patrie de Chebbi, Bayram, Haddad, Douagi, toi qui a été pionnière dans les arts, la modernité et même dans le foot... Mais il s'agit à d'un autre foot et ça c'est une autre histoire...

A quelque chose, malheur est…utile!


Une réunion très inhabituelle que celle qui s’est tenue mercredi 27 janvier à la Faculté des sciences humaines (9 avril) de Tunis, à l’appel du syndicat de base de la faculté !

Il n’y s’agissait, en effet, ni de salaires ni de conditions de travail ni des rapports avec la Centrale syndicale ou avec l’administration, sujets habituels des réunions syndicales. Non, cette fois-ci, il s’agissait de livres, de bibliothèque : en fait, il s’agissait de l’incendie de la bibliothèque de l’IBLA, le 12 janvier dernier. Les universitaires étaient réunis pour exprimer leur émotion devant cette catastrophe, dans laquelle est décédé un religieux qui s’occupait de la bibliothèque et plus de la moitié des 32.000 ouvrages qu’elle contenait ont été endommagés –irrémédiablement ou partiellement !

Ils se proposaient, en même temps, d’examiner les moyens de concrétiser leur solidarité afin d’aider à réparer, autant que faire se peut, les dégâts.

L’atmosphère de la réunion, le contenu des interventions – tant celles des organisateurs (les professeurs Abdessattar Sahbani, Farouk Omrani, Sami Awadi et Kmar Bendana, ainsi que le Père Jean Fontaine) que des Universitaires présents (venus pour la plupart des facultés des lettres et sciences humaines et sociales de Tunis, mais aussi de celles de Sousse, Sfax…)

Tout cela était à la fois grave, souvent émouvant, et en même temps, c’était très réconfortant.

Certains d’entre nous le savent, bien sûr! Mais d’autres, plus ou moins de bonne foi, méconnaissant la vraie nature des vrais universitaires ou cherchant à ternir leur image pour des raisons politiciennes, ne pouvaient pas les imaginer parlant de livres, de bibliothèque…, avec passion, la voix parfois brisée par l’émotion, au bord des larmes, se mettant à la disposition de l’équipe qui a pris en main ,autour de Madame Kmar Bendana et du Père Jean Fontaine, la gestion des séquelles de l’incendie, donnant leurs coordonnées et demandant à être convoqués « n’importe quel jour de la semaine, y compris l dimanche », afin d’aider à trier les ouvrages, à les nettoyer, à dresser l’inventaire de ceux qui sont devenus irrécupérables, etc.

A une époque où tout le monde était convaincu que seuls les aspects matériels, individuels … mobilisaient les Tunisiens, universitaires compris, voici qu’une mobilisation spontanée s’est faite, dès l’annonce de la nouvelle du drame de la bibliothèque de l’IBLA et des dommages causés à des trésors culturels dans lesquels ont puisé, depuis les années 20 du siècle dernier, des générations d’intellectuels, de chercheurs, d’universitaires, d’étudiants … voici que de très nombreux volontaires se présentent quotidiennement rue Jamaâ Lahoua, siège de l’IBLA, pour témoigner leur sympathie et offrir leurs services, que des dons commencent à affluer pour aider à réparer les dégâts.

Bref, un bel exemple de foi en la culture et au savoir, qui mérite d’être mis en exergue et largement diffusé, en particulier auprès de la jeunesse !

Il est réconfortant aussi d’apprendre que l’administration, habituellement assez tente à réagir, s’est, elle aussi, inquiétée de la situation : la Bibliothèque nationale a mis à disposition des moyens matériels et humains, l’Ambassade de France s’est saisie du dossier, etc.

Sauver ce qu’on peut sauver de la bibliothèque de l’Institut des Belles lettres arabes, réparer ce qui est réparable, remplacer ce qui doit l’être afin de reconstituer une belle bibliothèque des sciences humaine, axée principalement- mais non exclusivement- sur la Tunisie, le Maghreb et le monde arabe, voici une noble lâche autour de laquelle pourront se rassembler toutes les bonnes volontés, publiques et privées, au-delà des clivages religieux, politiques ou idéologiques !

Ce drame a, cependant, révélé au grand jour un grave problème que la plupart d’entre nous ignoraient : à savoir qu’aucune de nos bibliothèques n’est à l’abri d’une catastrophe comparable et que les trésors qu’elles contiennent peuvent, subitement, partir en fumée ! Il s’avère, en effet, qu’aucune de nos bibliothèques n’est protégée sérieusement contre le feu, y compris la bibliothèque de l’Ambassade de France et, plus grave encore en raison des manuscrits rares qu’elle conserve, la Bibliothèque nationale, où des travaux auraient été entrepris, mais n’auraient pas été achevés !

De ce point de vue, l’incendie de la bibliothèque de l’IBLA peut avoir servi quand même à quelque chose en attirant l’attention sur ce danger grave qui guette, à tout instant, toutes nos bibliothèques (peut-être aussi nos musées ?).

Une action de grande envergure s’impose donc afin de procéder d’urgence à la protection efficace, sérieuse, de notre précieux patrimoine, contre tous les risques qu’il encourt : le vol, l’incendie, les dégâts des eaux etc.

On pourra alors dire « à quelque chose malheur est…utile ! »

Hichem Skik

vendredi 29 janvier 2010

Procès du Professeur Rachid Chemli : quand l’agresseur devient victime !


Plusieurs policiers en civil ont interdit mercredi 27 janvier 2010 à Messieurs Jounaïdi Abdeljaoued, membre du Secrétariat du Mouvement Ettajdid, Salem Haddad, président de la section locale de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, et à un certain nombre de militants et d’amis, l’accès au Tribunal de 1ère instance de Monastir, à l’occasion de la tenue d’un procès intenté à Monsieur Rachid Chemli, Professeur à la Faculté de Pharmacie de Monastir et membre du Conseil central d’Ettajdid, pour « tentative de violence et atteinte aux bonnes mœurs » !

Les faits remontent au 14 octobre 2009, en pleine campagne électorale, lorsque M. Rachid Chemli a déposé plainte contre un « voisin » d’immeuble de la section d’Ettajdid à Monastir qui l’a menacé et tenté de l’agresser, en présence d’autres camarades et d’un policier en civil. Mais la police n’a fait aucun cas de cette plainte. Bien au contraire : elle a fait de l’agresseur, dans un dossier monté de toutes pièces, une victime !

Le tribunal a décidé, à la demande des avocats, de reporter le procès au mercredi 10 février 2010.

Espérons que justice sera faite et que le feuilleton des abus constatés lors des dernières élections présidentielles et législatives sera définitivement clos.

Affaire à suivre, donc, et avec beaucoup d’attention !

jeudi 28 janvier 2010

Al Arabiyya chez Hichem Djaït: A propos de dictature, de religion et de culture


L’émission culturelle Rawafed de la chaîne Al Arabiyya a consacré ses deux émissions des 7 et 8 janvier derniers à la présentation de l’œuvre et du parcours intellectuel de l’historien et penseur tunisien Hichem Djaït. Et après avoir consacré le premier jour à discuter de son apport à la science historique, notamment les deux premiers livres de sa trilogie centrée sur l’instant de la révélation puis sur la prédication de Muhammad à La Mecque et Médine, le présentateur a profité du second épisode pour avoir l’avis de notre historien sur les principales questions de l’heure sur les scènes arabe et islamique. Comme d’habitude, Djaït n’a pas déçu les téléspectateurs : ses réponses se sont distinguées par de la profondeur, du recul et beaucoup de franchise. C’est ainsi qu’on a pu écouter ses analyses non seulement sur la dictature dans le monde arabe, sur le fondamentalisme et le jihadisme, mais aussi sur la place de la culture et de l’intellectuel dans nos sociétés.

Interrogé sur l’absence de démocratie chez les Arabes, Djaït impute cette particularité non pas à l’histoire profonde, mais à l’histoire récente, celle des mouvements nationaux du vingtième siècle qui se sont tous plus ou moins inspirés des schémas communiste (sans en adopter le contenu) ou fasciste de l’organisation et de l’action politique pour quadriller les sociétés et les soumettre à leur volonté. Il s’agit donc de dictature et non de despotisme. De ce point de vue, cette infirmité est bien un phénomène moderne et elle s’explique assez facilement. La démocratie est, en effet, plus difficile à adopter : elle exige la prise en compte de plusieurs équilibres, un développement des institutions et des organismes politiques et de la profondeur historique.

D’un autre côté, Djaït opère un distinguo, dans les pays d’Islam, entre les mouvements fondamentalistes et les organisations jihadistes. Les premiers sont clairement de nature politique et visent à l’affirmation de soi – l’identité islamique – dans l’ici-bas, tandis que les secondes n’ont pas de but, en dehors de leur positionnement anti-occidental.

Par ailleurs, Djaït estime que, contrairement aux dirigeants politiques du passé, les contemporains – à la seule exception d’Obama – n’ont pas de stature intellectuelle. Il n’y a plus, aujourd’hui, pour lui, l’équivalent d’un De Gaulle ni d’un Mitterrand – qui fut formé dans la première moitié du vingtième siècle ! Mais ce qui caractérise, hélas ! le monde arabe – pouvoirs publics et sociétés – c’est l’absence d’intérêt pour la culture et la pensée. D’où l’isolement et la marginalisation dans lesquels vivent nos intellectuels et, en particulier, Djaït lui-même qui remarque avec amertume que sa récente contribution à la compréhension du phénomène du prophétat de Muhammad et à la mise au jour d’éléments importants de l’histoire de sa prédication n’a pas soulevé le débat qu’elle mérite. Il se console, toutefois, en se disant que peut-être les générations futures se pencheront sur son œuvre et lui accorderont de l’intérêt. Ce qui est le lot de plusieurs penseurs tels que Spinoza – esprit profond et libre s’il en est – qui ne fut découvert, pour ainsi dire, qu’au dix-neuvième siècle !

Bien d’autres choses furent dites encore sur son parcours intellectuel, sur le collège de Sadiki, sur le choix de l’histoire comme spécialité et sur le rapport entre l’intellectuel authentique et l’Etat de l’indépendance… Toutes d’un intérêt certain ! Ce qui nous fait regretter encore plus le bannissement auquel sont sujets nos meilleurs penseurs dans nos médias et, en particulier, notre télévision. Mais, sans doute, celle-ci n’a-t-elle pas les pré-requis – en termes de culture et de liberté d’expression – pour pouvoir les accueillir !

lundi 25 janvier 2010

أما آن الأوان للانفراج والحوار؟



ما من شك في أن كسب رهان التنمية الشاملة والتأهل للالتحاق بكوكبة البلدان المتطورة هدف وطني طموح لن يتحقق إلا بحشد الطاقات وتعبئة القدرات وتشريكها جميعا على أساس احترام تعددها وتنوعها والانفتاح على كافة الاجتهادات سواء منها تلك التي تندرج ضمن الاختيارات الرسمية أو تلك التي تنتقدها أو تعارضها وتقترح بدائل عنها بوصفها لها الحق كلها في التعبير عن رؤاها والتعريف ببرامجها والعمل على ربح تأييد التونسيين لها.

لذلك وجب الإقلاع عن محاولة اختزال مهمة وطنية بهذه الدرجة من الحيوية في رؤية طرف واحد يعتقد أنه المؤتمن الوحيد على حاضر تونس ومستقبلها ولا يترك لباقي الأطراف من خيار غير خيار الاصطفاف وراءه، بل يكاد يعتبر كل طرف يصر على التمسك بحرية رأيه واستقلالية قراره وحقه في الاختلاف والمطالبة بالحوار من هذا المنطلق جزءا من فئة "ضالة" وخارجة عن "الإجماع"، لا مجال للتعامل معه إلا بمنطق الملاحقة أو المحاصرة أو الإقصاء أو التشويه أو حتى التشكيك في انتمائه للمجموعة الوطنية.

إنه لا بد من القطع مع هذا المنزلق الشمولي الذي كان ملازما للطريقة التي تم بها إعداد الانتخابات الأخيرة وتنظيمها وبلورة نتائجها، تلك الطريقة التي سادتها روح إجماعوية مصطنعة فوتت على البلاد فرصة الانتقال إلى حياة سياسية من طراز جديد تكرس الاعتراف بالتعددية في الواقع وليس فقط في الخطاب.

وعلى الرغم من هذه الفرصة الضائعة فإن الأوان لم يفت لتدارك الأمور ولو جزئيا، ونحن من جهتنا مستعدون للتشاور مع الجميع بمن فيهم السلطة في سبل إخراج الأوضاع السياسية من الانغلاق إلى قدر من الانفتاح يمهد لقيام حوار وطني حول أمهات القضايا المطروحة على بلادنا في الحاضر وفي المدى القريب والمتوسط والبعيد.

يبقى أن المناخ العام في حاجة إلى التنقية العاجلة التي تبدأ بإحلال الانفراج محل التوتر بإطلاق سراح المساجين من صحافيين وطلبة وغيرهم وإيقاف التتبعات ضد الإطارات النقابية الطلابية وإعطاء إشارات واضحة ومقنعة على أنه ثمة استعداد جدي لحل مشكلة رابطة حقوق الإنسان ومشاكل تمثيل الصحافيين والطلبة والقضاة حلا يحترم قواعد التمثيلية والاستقلالية، ورفع التضييقات على أحزاب المعارضة وصحفها، وتجاوز وضع الهيمنة والرداءة في قطاع الإعلام، وإعداد الانتخابات البلدية بروح تعددية تصمن لها الحد الأدنى من المصداقية... وهي كلها إجراءات مفيدة وممكنة إذا توفرت الإرادة السياسية !!

أحمد إبراهيم

Remaniement ministériel, dites-vous ?

Finalement, la nouvelle composition gouvernementale vient d’être rendue publique et, en l’absence de toute communication gouvernementale sur les dessous de ce remaniement, analystes de la « chose publique », journalistes et même simples citoyens s’efforcent, tant bien que mal, d’en saisir le sens caché et d’en donner leur propre lecture. Mais dans cet univers politique caractérisé par l’opacité et la centralisation, la communication officielle est à sens unique, et aucune source ne daigne nous éclairer. Ainsi, les citoyens en quête d’explications n’ont qu’à s’adonner, selon leur connaissance des affaires publiques et leur sens aigu de l’analyse, à cet exercice - périlleux - qui consiste à interpréter des faits tout en ignorant manifestement les raisons réelles et profondes qui les sous-tendent. Bien évidemment, les thuriféraires du régime vantent toujours les mérites du « bon choix », des « hommes qu’il faut à la place qu’il faut ». Mais vous avez tous les autres ! Ils s’interrogent naturellement pour savoir : qui est « tombé en disgrâce » et qui a le vent en poupe, et surtout, pour quelles raisons, et probablement aussi, pour combien de temps encore?... Bien évidemment, dans ce monde hermétique où la peur règne en maître, il est impensable et même inimaginable qu’un ancien ministre, un ancien gouverneur, un ancien maire,…évincé pour une raison ou pour une autre, vienne livrer - publiquement - son sentiment ! Encore moins ceux qui sont en exercice ! Qui ose encore parler du droit des citoyens à une information pleine et entière ? Fort heureusement, la tradition de l’écriture des mémoires politiques par des « anciens » commence à se développer chez nous, mais leur publication ne se fera pas de si tôt : ce sera donc pour un autre temps...

En attendant, et faute de mieux, contentons-nous des quelques indices et bribes qui transparaissent au travers des informations et déclarations officielles, et rabattons-nous sur les rumeurs qui fleurissent ici et là!

Ah ! le jour où la « chose publique » sera décortiquée de la même manière et avec la même pugnacité que les prestations de notre équipe nationale de football !!

Larbi Chouikha

dimanche 24 janvier 2010

Le prix Nobel Stiglitz à Tunis : Le capitalisme doit être régulé !


Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance de voir un prix Nobel chez nous, surtout quand il s’agit de Joseph Stiglitz, double prix Nobel (économie et paix), théoricien respecté par ses pairs, ex-chef de la Banque Mondiale et auteur d’un best-seller – critique – sur la mondialisation : « La grande désillusion ». Cette opportunité nous a été offerte par la Banque Africaine de Développement (BAD) qui l’a invité, le 11 janvier dernier, à parler des « options de sortie de crise pour l’Afrique ». Et, bien sûr, avant d’aborder le chapitre africain, le conférencier devait, dans un exercice imposé, livrer à l’assistance sa perception de la crise financière mondiale et tirer ses principaux enseignements.

C’est ainsi que l’on a eu droit à un réquisitoire en règle contre toutes les thèses libérales prônant une déréglementation tout azimut et, en particulier, la thèse encourageant l’ouverture totale des marchés financiers. Stiglitz estime, en effet, que ces marchés doivent être soumis à un minimum de régulation qui éviterait toutes les dérives qu’ont favorisées les récentes innovations financières qui, en augmentant le risque global du système financier, nous ont menés à la crise. Celle-ci a mis à mal les dogmes de la théorie libérale comme la croyance à l’autorégulation du système ou au comportement rationnel des acteurs économiques. De plus, et outre leur inefficacité, les innovations financières sont, à ses yeux, coupables de favoriser les logiques du court terme aux dépens de celle du long terme et, surtout, d’avoir contribué à enrichir les plus riches et à appauvrir les plus pauvres !

Ainsi, et en toute logique, Stiglitz tire des enseignements qui vont dans le sens d’un majeur contrôle des institutions sur les mécanismes du marché. Il appelle, à cet effet, à revoir toute l’architecture de la finance, tout en rappelant le rôle fondamental que les Etats doivent jouer dans la régulation de l’économie. Mieux encore, et soixante ans après Keynes et son célèbre Bancor resté lettre morte, il prône l’idée d’une banque centrale mondiale et d’une monnaie de réserve internationale en vue de mieux gérer l’économie mondiale.

Il n’y a pas de doute : le néolibéralisme est en perte de vitesse et la crise a favorisé une prise de conscience des travers des marchés laissés à eux-mêmes et à leur soi-disant capacité d’autorégulation. Ça va encore mieux en le disant … Surtout quand c’est un prix Nobel d’économie qui l’affirme aussi clairement !

Baccar Gherib

samedi 23 janvier 2010

Chez Tunisie Télécom, 60 secondes coûtent plus cher qu'une minute!


Emboîtant le pas à son rival Tunisiana, Tunisie Télécom vient de lancer son offre "Sigounda" à destination des abonnés de son service prépayé de téléphonie mobile, soit près de 90% des clients de l'opérateur historique. Traduisez facturation à la seconde. Une belle aubaine pour ces derniers diriez-vous ? Las qu'ils sont de payer plus cher qu'ils ne consomment. Car, rappelons-le, si vous êtes un abonné de Tunisie Télécom, que vous soyez pendu à votre téléphone portable pendant 5 ou 10 secondes, vos communications sont systématiquement facturées par palier de 15 secondes. Avec la facturation à la seconde, l'abonné ne paierait que ce qu'il consomme. Mais voilà qu'une opération élémentaire de multiplication dévoile les vrais desseins de notre cher opérateur national. En adoptant la facturation à la seconde, l'abonné est perdant... sur toute la ligne. En effet, la minute lui revient à... 300 millimes ! Soit pratiquement le double du tarif habituel. Pour enfoncer le clou, à partir du 31 janvier il vous en coûtera 1D pour passer à ce mode de facturation... inédit. Décidément, "grâce à vous, Tunisie Télécom se remplit bien les poches."

Hédi Ben Smail

La une (en français) du n°164 d'Attariq

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La une (en arabe) du n°164 d'Attariq

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dimanche 17 janvier 2010

Tensions avec Al Jazeera: Seulement un problème de droits de retransmission?


Les Tunisiens ont craint un moment de ne pas pouvoir vibrer aux exploits – de plus en plus rares, il faut le reconnaître – de leur équipe nationale durant la Coupe d’Afrique des Nations qui se déroule actuellement en Angola. En effet, Al Jazeera Sport, filiale d’Al Jazeera, la chaîne Qatarie d’information continue qui a racheté les droits de retransmission de cette compétition continentale majeure, aurait exigé, pour les revendre aux pays intéressés, des sommes jugées faramineuses et imposé des conditions considérées comme draconiennes.

«Quelle honte! Quel scandale! Comment ose-t-on soumettre le pauvre peuple tunisien à un tel chantage?» s’est ainsi indigné la star des plateaux de télévision et coqueluche des footeux de tous poils, Me Fethi Mouldi, dans la bien nommée émission Stade7 de la télévision nationale. Il fut promptement relayé par le tout aussi populaire et désormais célèbre Wassim de seyess khouk qui, au moyen de ses marionnettes et usant du cliché des Qataris en «qamis» avec un chapelet à la main, stigmatisa et dénonça leur prétendue hypocrisie et voracité. Le même son de cloche était de mise sur la chaîne privée Hannibal. Mais la palme de l’indignation revient incontestablement au pourtant «très sérieux» quotidien gouvernemental La Presse qui, faisant fi des règles les plus élémentaires d’éthique et de déontologie, s’est fendu, dans sa livraison du 12 janvier dernier, d’«une énorme escroquerie» sur les manchettes de ses pages sport, reprochant à Al Jazeera … son intransigeance (sic).

Dès lors, on peut se poser la question : «pourquoi tant de haine? Qu’y a-t-il derrière cette cabale qui ne semble pas avoir tous les attributs de la spontanéité?» L’unique tort d’Al Jazeera, hormis son vieux contentieux avec le gouvernement tunisien, n’est-il pas, en fin de compte, d’avoir usé de la règle de l’offre et de la demande? Et, surtout, d’avoir pris de vitesse la télévision nationale, grâce, il est vrai, à un budget plus conséquent que celui de notre TV7, pourtant dopée par les spots publicitaires et les subventions d’un Etat classé parmi les dragons de l’Afrique, mais aussi grâce au professionnalisme et à la compétence de son équipe de journalistes, qui lui ont permis de s’imposer comme un acteur incontournable du paysage médiatique international au même titre que des mastodontes tels que CNN et BBC?

Ainsi, la majeure partie de nos journalistes, toujours prêts à monter au créneau dès qu’il s’agit de «casser du Al Jazeera», devraient plutôt s’en inspirer afin de recouvrer, auprès des téléspectateurs, une crédibilité qui leur fait défaut depuis une cinquantaine d’années -et essayer, par là même, de se débarrasser de la médiocrité qui caractérise notre paysage audiovisuel et journalistique.

Entre temps, et dans un geste de «magnanimité», la chaîne incriminée- et «seulement en vue de contenter le peuple tunisien»! - accorda à ce dernier la possibilité de suivre tous les matchs de son équipe sur sa chaîne Al Jazeera Sport en clair. En somme, à message, contre message! Tout ceci, on en conviendra, ne vole pas très haut…

samedi 16 janvier 2010

LA SITUATION POLITIQUE EN TUNISIE: DEREGLEMENTS… ET INCERTITUDES (2)

Au-delà d’une démarche discursive complètement déconnectée et totalement improductive, se posent les questions de l’engagement citoyen et de l’intérêt pour la politique. L’un et l’autre impactent l’évolution politique de la Tunisie, car si « c’est le rôle des propagandistes de dissimuler les desseins réels sous les déguisements les plus nobles, c’est le rôle des citoyens libres de scruter les actes pour dépouiller les mensonges de leur accoutrement » (A.Maalouf), et contrecarrer, de la sorte, la substance d’un discours qui prétend que, pour des raisons historico-culturelles, la démocratie devra attendre.

La persistance, voire l’obstination dans cette orientation (sorte d’entêtement culturel) d’un côté, le faible degré de mobilisation des forces de progrès de l’autre, ont jusqu’ici desservi la cause de la liberté en Tunisie. Mais la donne devra changer grâce à la conjonction de deux facteurs : l’un objectif et l’autre subjectif.

D’abord, le pouvoir, tel qu’il fonctionne actuellement, a atteint ses limites : le projet qu’il a présenté au pays a épuisé ses potentialités, la légitimité, fruit du « changement », n’opère plus comme auparavant, et il faudrait la remplacer par une nouvelle, fruit d’élections véritables, d’un scrutin honnête.

Ensuite, les perspectives de travail commun entre les composantes de l’opposition progressiste sont meilleures au lendemain des élections d’octobre 2009 qu’elles ne l’étaient avant cette échéance : toutes les combinaisons sont possibles, voire souhaitables, l’essentiel étant de renforcer cette nouvelle conscience unitaire par le travail de terrain auprès de nos concitoyens. L’alliance naturelle des uns ne devrait pas constituer un obstacle ou un motif pour fermer la porte devant ceux parmi les progressistes qui, à un moment ou à un autre, avaient opté pour des choix qui nous paraissaient-et nous paraissent encore-contre-nature. Seuls les acquis réalisés hier et aujourd’hui grâce aux sacrifices consentis par notre peuple, et notre vision progressiste et moderniste pour l’avenir, sont à même de nous réunir, loin des prétentions de leadership des uns et des projets irréfléchis des autres.

Car la situation est grave : les pratiques rémanentes du pouvoir et l’assimilation par la société de nouvelles valeurs (la sacralisation de l’argent, l’enrichissement facile…) sont à l’origine de la régression qui s’annonce ; l’acceptation par la société d’un statut privilégié pour la femme n’est plus incontestable, la qualité de notre éducation est au plus bas, la religion est de plus en plus instrumentalisée dans l’espace public, non seulement du fait de certaines attitudes fortement marquées par la religiosité, mais aussi à cause de la couverture religieuse adoptée dans leurs activités par certains milieux proches du pouvoir. Tout ce qui a constitué le socle de notre modernité est menacé. La période est donc bien périlleuse.

DES INCERTITUDES…

Face à ces problèmes, le danger qui nous guette à l’avenir, c’est la diminution de notre capacité à résoudre les problèmes qui se posent à nous. Cette incapacité est génératrice d’incertitudes pour le futur proche, voire pour l’immédiat, en rapport avec le mode de prise de décision, le mode de développement et avec ce que Michel Foucault appelle la « gouvernementalisation » de l’Etat.

1- La première des incertitudes est liée au dérèglement du mode de prise de décision. L’une des « vertus » du régime présidentialiste réside dans l’instauration d’un processus de prise de décision centralisé et hiérarchisé, lequel, faute d’être participatif, n’en est pas moins clair et sans surprise du fait de son caractère concentratif. Tout est ramené à une institution, à un organe, à une personne. Et voilà que, d’un coup, la boussole politique se dérègle, ce qui, à terme, peut entraîner la multiplication des centres de décision. Ce n’est pas aujourd’hui le cas, mais le scénario est inquiétant ! Deux exemples étayent mon propos :

-d’abord, l’émergence sur la scène politique d’une catégorie de personnes connues pour avoir réalisé, grâce à leur proximité du pouvoir, un enrichissement rapide, mais qui, jusqu’ici, n’ont pas pris part aux décisions se rapportant à la politique et à l’économie politique, et c’est tant mieux. Mais des rumeurs, des indiscrétions, voire des indices, laissent entendre que cette catégorie, loin d’être homogène, a de plus en plus de prétentions politiques ; on retrouve ses membres dans les lieux du pouvoir, dans les instances dirigeantes du parti au pouvoir, aux deux chambres législatives… Elles ne sont plus proches du pouvoir : elles font, en quelque sorte, une partie du pouvoir. Or, l’intérêt général, dans leurs activités financières bâties sur des échafaudages acrobatiques, n’est probablement pas leur souci majeur. La légitimité leur fait également défaut. Ce positionnement politique peut être annonciateur d’une lutte pour la succession, forcément porteuse de germes d’une crise de la légitimité.

-ensuite, les remous qu’occasionne la question du remaniement gouvernemental : ils sont tout simplement symptomatiques des maux de la société tunisienne, à la fois pourvoyeuse et consommatrice de rumeurs. Que disent ces rumeurs ? Tout simplement que les sphères du pouvoir ne seraient pas tombées d’accord sur la composition du futur gouvernement (ce qui fait le bonheur des ministres supposés partir !) et que tel nom a fait l’objet d’un véto de telle sphère, etc. A l’arrivée, on assiste à une situation de blocage tel que, d’après les « officieux » Assabah et Le Temps, les ministres passeraient leurs journées scotchés à leurs téléphones (fixes et mobiles) pour recevoir la bonne nouvelle… (pour eux, sûrement, mais probablement pas pour la Tunisie, qui n’a pas besoin de responsables à ce point attachés à leur poste !) Or, à ma connaissance, rien n’oblige le président de la République, dans un régime présidentialiste, à remanier son gouvernement à la suite des élections législatives ; y recourir constitue une option, tout au plus un usage. De même, le président est le seul concepteur des politiques publiques, il n’a pas annoncé dans ses derniers discours le moindre changement de cap, alors, je suis surpris par la fièvre qui s’empare des Tunisiens et même des élites pour un remaniement qui n’aurait, a priori, que peu d’impact sur leur quotidien. Reste la question essentielle de la compétence : celle-ci est exclusive, le président ne la partage avec personne. Mon seul intérêt pour cette question réside dans le fait de savoir si, comme le suggèrent les rumeurs insistantes, le président de la République est en train de transformer sa compétence exclusive en une compétence partagée. Je n’ose le croire.

SAMIR TAIEB

(A suivre)

La une (en arabe) du n°163 d'Attariq

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vendredi 15 janvier 2010

Le séisme à Haïti touche directement la Tunisie


Le terrible séisme qui a frappé Haïti mardi dernier plonge dans le deuil la communauté internationale. Les Nations Unies en particulier comptent dans le pays près de 9.000 agents, qui œuvrent depuis 2004, dans le cadre de la Mission de Stabilisation en Haïti (MINUSTAH), à assurer le redressement économique ainsi que le développement du processus politique constitutionnel dans le pays. A la tête de la MINUSTAH, le Secrétaire Général Ban Ki-moon avait nommé, en septembre 2007, un diplomate tunisien de haute valeur, M. Hédi Annabi, comme son Représentant Spécial avec le rang de Secrétaire Général Adjoint des Nations Unies. Jusqu’au moment où nous mettons sous presse, les Nations Unies n’ont pas pu établir le contact avec Hédi Annabi. Nous attendons avec espoir toute nouvelle permettant de nous rassurer sur son salut et la poursuite de sa mission.

jeudi 14 janvier 2010

Difficultés et enjeux d’une définition des classes moyennes


Nous avions évoqué, dans un article précédent[1], la nécessité de déconstruire et de démystifier le discours officiel sur l’étendue et la prospérité des classes moyennes en Tunisie qui, non seulement sature impunément le champ médiatique depuis plusieurs années, mais semble s’emballer dans une sorte de fuite en avant pour claironner régulièrement, et chiffres à l’appui, le renforcement continu et perpétuel de cette classe. Mais ce travail exige, d’abord, de revenir sur la question essentielle de la définition de la (ou des) classe(s) moyenne(s).

Cet exercice n’est pas, en effet, aussi simple qu’il ne paraît à première vue et ce, non seulement parce que nous sommes dans un domaine où se mêlent, inextricablement, données objectives et représentations subjectives, mais aussi pour trois autres raisons fondamentales. D’abord, parce qu’il a fallu du temps pour que la catégorie de classe moyenne puisse s’imposer dans un champ académique fidèle à une vision plutôt bipolaire de la société. Ensuite, parce que cette notion a revêtu différentes significations selon le contexte historique de son énonciation. Enfin, parce que sa définition est le champ de luttes idéologiques et politiques permanentes et que, donc, il n’y a pas de discours innocent en la matière - ces trois dimensions du problème étant, on le voit, intimement liées.

Problèmes de saisie

Il est vrai, en effet, que la théorie des classes sociales a longtemps été dominée par un certain marxisme orthodoxe qui s’accrochait au schéma mettant en scène essentiellement deux classes antagonistes où il n’y avait pas vraiment de place pour un troisième acteur. Celui-ci, si jamais il existait, devait être considéré en dehors de l’histoire, parce que en dehors de l’antagonisme principal. Ainsi, ce courant théorique et intellectuel percevait-il la classe moyenne comme une «petite bourgeoisie» destinée, tôt ou tard, à la disparition, parce qu’elle ne pouvait prospérer dans cette position intermédiaire. Par ailleurs, il considérait avec méfiance, et souvent à juste raison, les essais d’introduire le concept de classe moyenne comme autant des tentatives de dépasser et de désamorcer la vision de la société en termes de luttes de classes entre bourgeoisie et prolétariat. Cependant, et face à l’indéniable extension de cette classe, occasionnée par la prospérité des «Trente glorieuses», des théoriciens d’obédience marxiste comme Poulantzas, dès les années 70, ou bien Boltanski, au début des années 80, se sont penchés sur le phénomène et ont pris, plus ou moins, acte de sa consistance et de sa particularité.

Toutefois, les difficultés de traitement théorique de la notion de classe moyenne ne se limitent pas à la résistance offerte par une approche bipolaire de la société. Elles tiennent aussi à l’incontestable problème que pose sa définition. Celle-ci risque, en effet, d’être ou bien négative (la classe moyenne rassemble tous ceux qui n’appartiennent ni à la classe bourgeoise ni aux classes populaires) ou bien subjective (appartiennent à la classe moyenne tous ceux qui se considèrent comme n’appartenant ni à la classe aisée ni à la classe populaire). Ou alors on insiste sur la position intermédiaire occupée par certains groupes socioprofessionnels dans la sphère productive qui en fait «ni une élite dirigeante, ni de simples exécutants». Mais, de toutes les façons, on aboutit, quand on la compare au prolétariat ou à la bourgeoisie, à une forte impression d’hétérogénéité, à une vraie mosaïque, illustrée, notamment, par le recours très fréquent, la concernant, au pluriel. Cette impression se renforce surtout lorsqu’on constate que les classes moyennes sont constituées aussi bien de salariés (professions intermédiaires, fonctionnaires, enseignants, universitaires et cadres) que d’indépendants (commerçants, artisans, patrons de PME et petits agriculteurs).

Classes moyennes et politique

Cette hétérogénéité s’explique sans doute aussi par le fait que ce soient d’abord les politiques qui se sont emparés de cette notion de classe moyenne et qui l’ont utilisée à des fins d’instrumentalisation et de mobilisation électorale. Ce qui en a rapidement et logiquement fait une catégorie floue et attrape-tout. Ainsi, et si l’on regarde, par exemple, du côté de l’histoire politique française, on notera que cette notion a été d’abord mobilisée au 19ème siècle par les Républicains, qui s’adressaient à cette «couche sociale nouvelle» issue de milieux très divers en flattant, chez elle, les vertus du travail et du mérite – par opposition à la rente et à l’oisiveté que permet l’hérédité – et qui l’identifiaient à une promesse d’ascension sociale[2]. Puis, ce fut au tour des Socialistes et notamment Jaurès de se proposer de défendre la classe moyenne contre les tentatives de son «écrasement continu par la classe capitaliste», en s’élevant pour sauvegarder un ordre social méritocratique[3]. Elle fut, de même, au centre des préoccupations stratégiques du Front populaire, avant la guerre, et de celles du Gaullisme, après.

Toutefois, c’est sans doute Giscard D’Estaing, président fraîchement élu, qui donna, au milieu des années 70, la vision, aujourd’hui en grâce en Tunisie, des classes moyennes prospères comme garantes de stabilité et d’un ordre social apaisé, où toute raison de conflit semble disparaître à jamais. Et c’est en ces termes qu’il décrit la phase sociale qu’il est en train d’observer : «L’évolution en cours, loin de conduire au face-à-face de deux classes, bourgeoise et prolétarienne, fortement contrastées et antagonistes, se traduit par l’extension d’un immense groupe central aux contours peu tranchés et qui a vocation, par sa croissance numérique exceptionnellement rapide, par ses liens de parenté avec chacune des autres catégories de la société, par son caractère ouvert qui en assure largement l’accès, par les valeurs modernes dont il est porteur, d’intégrer en lui-même progressivement et pacifiquement la société française tout entière»[4]. Ici, transparaît clairement le thème, évoqué dans l’article précédent, de la «moyennisation» de la société, en liaison avec celui de la fin des classes (et, bien entendu, de leurs conflits). Et l’on comprend l’attrait que peut avoir pour des gouvernants, quels qu’ils soient, cette représentation et ce discours aux vertus dormitives et qui fait des classes moyennes, à la fois une notion sociologique et un slogan politique. C’est donc seulement en ayant en tête tous ces enjeux politiques que l’on doit se consacrer à une réflexion sur le ou (les) critère(s) qui décideront de l’appartenance d’un individu ou d’un ménage à la classe moyenne.

Quels critères ?

Les chercheurs s’accordent sur l’existence de trois types de critères dans l’identification des membres de la classe moyenne: l’autoévaluation, les critères sociologiques ou les critères économiques.

Pour ce qui est de l’autoévaluation, il s’agit d’identifier comme membre des classes moyennes, tout individu qui s’estime leur appartenir. Ce critère peut être assez intéressant dans la mesure où des considérations subjectives jouent un rôle important dans cette problématique. Mais il risque de gonfler outre mesure les effectifs de ces classes, car risquent de s’y ajouter les membres des classes inférieures qui cherchent à se valoriser en se plaçant, par la représentation, plus haut qu’ils ne sont réellement, et ceux des classes supérieures qui ont tendance à se placer un peu plus bas, car pas tout à fait conscients de leur aisance.

Les critères sociologiques reposent, eux, sur des considérations plus objectives : la profession ou les comportements en termes de consommation. En France, on considère que les classes moyennes sont constituées, en plus des petits indépendants, par des «professions intermédiaires», avec une partie des cadres et une partie des employés. Et pour ce qui est des comportements en matière de consommation, on associe les classes moyennes à un intérêt particulier pour les biens culturels, qui se matérialise notamment par un rapport spécifique à l’école. De même, ces classes se caractériseraient par un comportement particulier en matière d’habitat, qui relève à proprement parler d’une stratégie résidentielle.

Restent les critères économiques relatifs aux revenus perçus, qui permettent sûrement plus de rigueur dans la saisie et l’identification des classes moyennes. Selon cette approche, celles-ci regrouperont tous les individus qui perçoivent un revenu proche du revenu médian[5]. Certains chercheurs considèrent ainsi comme appartenant à la classe moyenne tous les individus dont les revenus se situent entre 75% et 125% du revenu médian. D’autres, tels que Louis Chauvel, élargissent cet intervalle de 50% jusqu’à 200% du revenu médian. Cependant, une autre approche par les revenus consiste à identifier comme appartenant à la classe moyenne tous les individus dont les revenus se situent entre le 3ème et le 7ème décile. Ce qui exclut automatiquement les 30% les plus pauvres, comme les 30% les plus riches.

Cependant, en Tunisie en 2007, l’Institut National de la Statistique (INS) a considéré comme appartenant à la classe moyenne «toute personne ayant un palier de dépenses annuelles, aux prix de l’année 2000, se situant entre 400 et 2400 Dinars»! Et c’est ainsi que l’on a abouti au résultat que tout le monde connaît : 80% des Tunisiens appartiennent à la classe moyenne ! Nous y reviendrons.

Baccar Gherib


[1] La question des classes sociales aujourd’hui, Attariq Aljadid, n°159, du 19 au 25 décembre 2009.

[2] Charle Ch., Les classes moyennes en France : discours pluriels et histoire singulière (1870-2000), Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 2003, p112.

[3] Ainsi Jaurès se lamentait-il, dans son discours du 10 mars 1889, à propos du fait qu’ « Il n’y a plus guère de place dans la jeunesse instruite et pauvre pour les ambitions honnêtes qui, certes, plus aucun ordre social, ne se réaliseront toutes, mais qui, même quand elles restent à l’état de rêve irréalisé, sont le ressort de la vie ». Ibid, p114.

[4] Ibid, p124.

[5] Le revenu médian est le revenu supérieur à la moitié la plus pauvre de la société et inférieur à sa moitié la moins riche.

lundi 11 janvier 2010

Classement des 100 premières universités africaines: Un bonnet d’âne qu’on doit prendre au sérieux!


Chez nous, il y a des classements internationaux que l’on médiatise (même s’ils ont été élaborés par d’obscures institutions) et d’autres que l’on tait … et que quelqu’un doit, au hasard des ses pérégrinations sur le net, aller déterrer pour lancer le débat dessus ! C’est ce qu’a fait le site d’informations WebManagerCenter qui, dans un article intitulé « Tunisie – Enseignement : Institutions universitaires en perte de vitesse », daté du 31 décembre 2009, rend compte du classement des 100 premières universités africaines, publié lui, le 30 août 2008 (sic !) Celui-ci s’avère proprement catastrophique pour notre pays et l’image qu’il a de lui-même. Qu’on en juge : il ressort de ce classement que les meilleures universités du continent sont sud-africaines, suivies par les égyptiennes. Sur les cent premières, on trouve quand même 26 universités maghrébines, qui se répartissent ainsi : 13 pour le Maroc, 11 pour l’Algérie et … 2 pour la Tunisie : l’université virtuelle (classée 50ème) et une université privée de formation d’ingénieurs (60ème) ! Et, outre leurs homologues anglophones et maghrébines, nos universités sont précédées par les universités de Dakar (14ème), de Ouagadougou (37ème) et du Bénin (45ème) ! Résultat des courses pour la Tunisie : AUCUNE université publique (non virtuelle) ne figure parmi les 100 premières universités africaines !!

Or, même si depuis quelques années, on évoque tous (enseignants, intellectuels, acteurs économiques), plus ou moins, la question de la baisse du niveau des étudiants et de la valeur de leurs diplômes, on n’avait aucune étude ou évaluation à disposition, et le choc, à la lecture du classement, est énorme... A tel point que l’on se prend à approfondir la question : on cherche à identifier les critères adoptés et à trouver des classements similaires. Mais rien n’y fait ! Pas de réconfort en vue. On découvre, ainsi, que ce classement a été effectué par Webometrics (un démembrement du classement mondial de Shanghaï, spécialisé dans le classement des universités africaines), qui utilise des critères objectifs tels que le nombre de publications et de lauréats, la fréquence de citation des chercheurs et les parutions dans les revues scientifiques… On tombe aussi sur le classement des 100 premières universités arabes, daté de 2009 cette fois, et là aussi, hélas ! ça ne va pas fort : une seule université tunisienne y figure : la virtuelle (53ème) !!

Dès lors, il semble bien que l’on ne puisse plus se voiler la face et qu’il faille convenir de l’existence d’un vrai problème dans notre enseignement supérieur qui, de motif de fierté, risque de se muer rapidement en un sérieux sujet de préoccupation. Il faudrait, ainsi, commencer par établir un diagnostic qui se propose de cerner les causes de cette régression. Et l’on peut, en attendant une étude approfondie sur la question, qui engagera – on l’espère – toutes les parties prenantes, avancer quelques pistes de réflexion. La baisse du niveau dans nos universités a partie liée, sans doute, avec l’option pour une massification hâtive à laquelle on n’a pas fourni les conditions de succès. Car, malgré les efforts en termes financiers et de recrutement, on n’a pu endiguer la baisse du budget par étudiant, ni le taux d’encadrement qui a résulté de la multiplication par dix, en moins de vingt ans, des effectifs. De même, le relâchement des rets du baccalauréat, qui a été le passage obligé de la massification, a facilement transmis à l’enseignement supérieur la médiocrité qui commençait déjà à sévir dans le secondaire, comme l’ont montré les récentes enquêtes internationales TIMES et PISA. On doit aussi évoquer le différentiel de rémunération entre le secteur privé et celui du public qui rend moins attractive une carrière dans l’enseignement et la recherche pour les meilleurs éléments. Enfin, on ne peut passer sous silence un problème qui touche l’ensemble de notre système éducatif : l’absence de maîtrise, qui se généralise, des deux langues arabe et, surtout, française qui reste la langue d’enseignement de plusieurs disciplines du supérieur. Il est clair, en effet, que des étudiants incapables de déchiffrer correctement un texte et, a fortiori, de rédiger sont lourdement handicapés.

Cependant, et quel que soit le degré de crédibilité et de sérieux qu’il faut accorder à ces récents classements des universités africaines et arabes, ils ont au moins le mérite de nous inviter à rompre avec tout discours d’autosatisfaction, quand on évoque la situation de notre enseignement supérieur, et de nous pousser à organiser une véritable consultation sur la question qui engage tous les concernés !

dimanche 10 janvier 2010

في ذكرى وفاة سعيد قاقي، وفاءً لروحه


فقدت الحركة النقابية على إثر أحداث 26 جانفي 1978 أحد مناضليها الأبرار في شخص المرحوم سعيد قاقي الذي يحيي الاتحاد العام التونسي للشغل اليوم الذكرى الواحدة والثلاثين لوفاته يوم 9 جانفي 1979. فسعيد قاقي قد وهب حياته للذود عن استقلالية الاتحاد وللنضال من أجل حرية العمل النقابي.

وقد سبق للطريق الجديد أن نشرت في السنة الماضية الرسالة المؤثرة التي توجه بها المرحوم إلى الرأي العام العالمي عشرة أيام فقط قبل وفاته، والتي نشرت لأول مرة بجريدة "لومانتي" الفرنسية. وقد استعرض فيها أساليب التعذيب الوحشية التي سلطت عليه في مقرات وزارة الداخلية من قبل عناصر فقدوا كل شعور بالإنسانية، لم يتردد عن ذكر أسمائهم. وقد كان لهذه الرسالة الوقع المباشر على المشاركين في أشغال الدورة الـ 65 للمنظمة الدولية للشغل التي انعقدت في جوان 1979، حيث أدانت مجموعة العمال الحكومة التونسية وطالبتها بإطلاق سراح المساجين النقابيين وباحترام الحريات النقابية.

لقد عرف سعيد قاقي بتمسكه الصلب بالشرعية النقابية التي رفض أن يحيد قيد أنملة عنها رغم ما ناله من تعذيب، كما بقي الفقيد مناضلا متحملا مسؤولياته كاملة ككاتب عام شرعي لجامعة المعاش والسياحة إلى آخر رمق من حياته، وفيا للقيادة الشرعية وعلى رأسها الحبيب عاشور، متضامنا مع كل أعضائها، معبرا في كل مناسبة عن وقوفه معها، رغم الألم الذي أقعده في نهاية حياته.

و نحن نستعرض بهذه المناسبة مقتطفات من الشهادة التي بلغتنا من رفاقه الذين كانوا موجودين معه بنفس الزنزانة في السجن المدني بتونس عند علمهم بوفاته، وقد تناولها الأخ عبد العزيز بوراوي عند تأبينه للفقيد في موكب الدفن بمقبرة الجلاّز بالعاصمة.

فسعيد قاقي، كما ورد في هذه الشهادة، لم يصمد فقط إزاء أشكال التعذيب الوحشي الذي تعرض له، بل صمد أيضا أمام المرض العضال الذي ألمّ به في السجن، محاولا إخفاء أوجاعه عن رفاقه الذين كانوا معه رهن الاعتقال حتى يحافظوا على معنويات مرتفعة ولا يتملكهم اليأس والإحباط.

ويذكر القادة النقابيون في شهادتهم من داخل السجن أنه "قد ألقي القبض على المناضل سعيد قاقي يوم الجمعة 27 جانفي 1978 على الساعة الثانية صباحا بدار الاتحاد العم التونسي للشغل وتمّ اعتقاله بإدارة الأمن أين ذاق من التعذيب ما لا يطاق إلى موفى يوم السبت 8 أفريل 1978 حيث زجّ به في السجن المدني بتونس".

وقد لاحظوا "أن حالته الصحيّة كانت على أسوء ما تكون رغم محاولة المرحوم إخفاء ذلك عنهم ...

وعندما ازدادت حالته تعكّرا طلب مقابلة طبيب المصحة بالسجن. وأجري عليه أول فحص طبي يوم الاثنين 24 أفريل 1978 من قبل الدكتور د. الذي ذكر له بأن حالته الصحية طيبة ومدّه بمسكنات عادية للمعدة. وأحيل المرحوم سعيد من جديد على نفس الدكتور د. يوم الاثنين 15 ماي 1978 فكان نفس الجواب ونفس الدواء، ولزيادة التأكّد أحاله على الدكتور صـ. الاختصاصي في أمراض المعدة الذي قابله يوم الاثنين 12 جوان 1978 وقد مدّه هذا الأخير بأدوية جديدة لم تعد عليه بأي نفع وجدوى. فأرجع من جديد إلى الدكتور د. يوم الأربعاء 14 جوان إثر توعّك جديد منعه من أكل أي شيء إذ كلما تناول شيئا إلا وتمكنه السعال الشديد ... وقد ذكر له الدكتور د. يومها أنها أوهام وأن حالته الصحية جيدة وبالعبارة الواحدة "أنت أصحّ مني". وفي يوم الاثنين 19 جوان أغمي على المرحوم سعيد وأصيب بنوبة شديدة جاء إثرها ممرض ناوله مسكنا مفعوله لم يكن إلا مؤقتا. وأمام الحالة التي كان عليها المرحوم قرر الإخوان الذين كانوا معه بالزنزانة وعددهم 27 إعلام إدارة السجون بصفة رسمية عن استنكارهم لعدم اعتناء طبيب السجن بالحالة الصحية للمرحوم سعيد رغم خطورتها )سعال مستمر ومبرم وعدم تمكنه من تناول الطعام( طالبين من إدارة السجون نقله إلى المستشفى حالا لإجراء فحوص عميقة من طرف أخصائيين ومحمّلين إدارة السجون مسؤولية كل ما عسى أن يحدث لزميلهم من أخطار وسلموا رسالة رسمية لمدير السجن تضمنت زيادة عن ما ذكر استعداد كافة الإخوان الممضين أسفلها القيام بإضراب جوع إن لم يتم إسعاف زميلهم بصورة جدية ومستعجلة. وفي يوم الأربعاء 21 جوان أرسلته إدارة السجون إلى المستشفى لإجراء صور صدرية. وفي يوم السبت 24 أرجع إلى المستشفى لإعادة الصور وأعلمته إدارة السجون رسميا بأنه سينقل إلى مستشفى أريانة أين سيبقى بضعة أيام. وفي يوم الثلاثاء 27 جوان نقلته إدارة السجون إلى مستشفى أريانة الذي رفض قبوله لعدم وجود مكان حسب ما قيل ثم وقع نقله في نفس اليوم إلى مستشفى الشابي الذي رفض قبوله وذكر له طبيب المستشفى بأنه لا يمكن قبوله إلا بعد الكشف الدقيق ومعرفة نتيجة تحليل الدم والصور. و نقل مرة أخرى يوم الخميس 29 جوان إلى مستشفى الشابي لإجراء تحليل دم.

وفي مساء يوم الجمعة 30 جوان أغمي عليه من جديد بالزنزانة وفي الساعة العاشرة ليلا طلب زملاؤه الإسعاف السريع وجاء ممرض وناوله حقنة وفي يوم الاثنين 3 جويلية 1978 غادر المرحوم سعيد قاقي السجن قاصدا المستشفى نهائيا بعد أن ودّع زملاءه بكامل الحسرة والمرارة. وعلم زملاؤه أنه نقل يوم الأربعاء 9 أوت إلى مستشفى الرابطة لإجراء عملية على المعدة ثم عاد من جديد إلى مستشفى أريانة. وفي يوم الخميس 24 أوت 1978 أعلمت إدارة السجون بأنها أفرجت مؤقتا عن المغفور له سعيد وظنت إدارة السجون بأن هذا الخبر سيكون بشرى لرفاقه. ولكن هؤلاء كانت لهم كالصدمة إذ عرفوا بأن هذا الإفراج جاء نتيجة تعكر حالته الصحية وقد قالوا ذلك لمدير السجن مضيفين أن إدارة السجون أفرجت عنه كي لا يموت بين يديها وفضلت أن تتحمل عائلته نهاية مرضه أي الموت."

نقدم هذه الشهادة وفاء لروح الفقيد وعبرة للأجيال الجديدة من النقابيين حتى يواصلوا النضال دون هوادة من أجل استقلالية العمل النقابي وحتى تتخلص تونس نهائيا من هذه الآفة المتمثلة في التعذيب الممنهج وفي سوء المعاملة بالسجون بما لا يخدم مصلحة تونس بل يشوه سمعتها أكثر من أي شيء آخر.


جنيدي عبد الجواد

Crise à Nestlé-Tunisie: la direction passe à la "guerre médiatique"


A la suite de la récente grève des employés de Nestlé-Tunisie sur le site de Aïn Zaghouan qui a été motivée essentiellement par la volonté de défendre leurs emplois et leurs droits dans la perspective de la vente de la fabrique de crème glacée aux sociétés GIAS (Tunisie) et Nassim (Libye) et la demande de réintégration du secrétaire général de leur syndicat de base dans son ancien poste, il semble que la situation ne s'arrange pas et qu'on est loin d'aboutir à un accord avec la direction.
Celle-ci a en effet réagi par un communiqué, largement relayé par les sites économiques et d'affaires, qui met en exergue le bon choix des repreneurs, tous deux irréprochables en termes "d'implication sociale" et appartenant à deux pays dont l'engagement social "ne fait aucun doute". La société GIAS ayant même été honorée comme "entreprise sociale de l'année".
Tout en rappelant qu'elle reste "ouverte à toute discussion constructive", la direction stigmatise "les agissements déplorables de certaines personnes extrêmement minoritaires" qui "entachent l'image sociale du secteur et du pays".
Pour leur part, les employés expriment de fortes inquiétudes concernant leur avenir car la direction de Nestlé refuse de montrer une copie du contrat de vente à l'inspection du travail. Ils rappellent aussi que le SG de leur syndicat de base a été suspendu de son poste (qu'il occupait depuis vingt ans) de chef de la force de vente médicale en septembre sous un prétexte fallacieux, au moment où il ne cessait d'exiger une rencontre avec la direction en vue de discuter des rumeurs de la vente.
Nous espérons, pour notre part, que les prochains jours verront la fin des crispations et aboutiront à un accord qui sauvegarde les droits et les acquis des employés.

samedi 9 janvier 2010

Dieu protège la Tunisie!

Jusqu’à la publication cette semaine du rapport sur la Tunisie de l’Economist Intelligence Unit (EIU), l’image que l’on pouvait avoir de la conjoncture économique tunisienne repose sur le Budget économique pour l’année 2010, édité cette année tardivement (au mois de novembre 2009) pour tenir compte de développements imprévisibles devenus importants du fait des turbulences de l’économie mondiale.

Cette image peut être ainsi résumée : pour l’année 2009, une croissance de 3,0 pour cent, un déficit budgétaire limité à 3,8 pour cent du PIB et des créations d’emplois s’élevant à 56 mille contre des besoins additionnels estimés à 85 mille.

La conclusion qu’un économiste pouvait tirer de ce tableau était que le gouvernement aurait pu mener une politique d’expansion budgétaire moins frileuse, c’est-à-dire augmenter les dépenses publiques pour amortir la baisse de la demande et ce, en investissant dans les infrastructures et en créant de nouveaux emplois. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait pratiquement tous les gouvernements, de sorte qu’aux Etats-Unis, le déficit budgétaire se situe autour de 9 pour cent et qu’il en est presque de même dans les autres pays d’Europe.

La lecture du rapport EIU donne de la situation une tout autre image : l’estimation de la croissance pour 2009 se situe à 1,2 pour cent seulement et celle prévue pour les deux prochaines années est très molle : 2,7 pour cent en 2010 et 2,9 pour cent en 2011. Des années de croissance très faible, inférieure à 2 pour cent, la Tunisie en a connues, mais leur nombre se limite à dix dans son histoire depuis l’indépendance (soit moins d’une année sur cinq). En règle générale, ces années sont précédées et/ou suivies par des années de forte croissance. Jamais, cependant, dans notre histoire économique contemporaine, nous n’avons été confrontés à trois années successives de croissance aussi faible.

Ce que nous apprend également ce rapport, c’est que le déficit budgétaire de 2009 se situe, non pas à 3,8, mais à 6,4 pour cent en raison des stimulants introduits dans le budget supplémentaire, voté fin juin dernier, et l’ouverture de 16 mille nouveaux postes dans l’Administration.

Des déficits budgétaires aussi importants ne peuvent être reproduits au risque de briser les équilibres financiers et d’engendre une vague inflationniste.

Si les estimations et les prévisions de l’EIU devaient être confirmées, la Tunisie serait confrontée à la période la plus difficile de son histoire au plan économique comme au plan social : à ce rythme, les créations d’emplois annuelles plafonneraient à une cinquantaine de milliers, laissant sur le carreau plus de 35 mille personnes chaque année. Au moment où le désespoir commence à se répandre chez les jeunes, en particulier les diplômés de l’enseignement supérieur, cette perspective est d’autant plus angoissante qu’elle s’inscrit dans une période d’incertitude inédite et de nervosité dans le traitement des affaires politiques. Le risque est que cette nouvelle conjoncture vienne assombrir les horizons et donner encore plus d’arguments à ceux que la moindre ouverture politique inquiète.

Mahmoud Ben Romdhane

vendredi 8 janvier 2010

samedi 2 janvier 2010

LA SITUATION POLITIQUE EN TUNISIE: Dérèglements … et incertitudes (1)


La fin des élections a été marquée par des signes de nervosité voire de crispation de la part du pouvoir, crispation qui a surpris, de par sa violence, les observateurs les plus avertis. Mais des signes avant-coureurs sont apparus bien avant et ont visé, sans distinction aucune, tout discours ou démarche un tant soit peu critique à l’égard de telle ou telle mesure du pouvoir. Le pic de cette nervosité a été atteint au lendemain des élections à un moment ou on aurait pu, au contraire, voir les «vainqueurs» tenter une ouverture vers leurs contradicteurs. Mais les velléités de revanche sur tous ceux qui l’ont critiqué l’ont emporté sur l’esprit d’ouverture d’un pouvoir qui s’est proclamé champion d’élections qu’il a, lors de la campagne, vidées de tout sens.

Des dérèglements…

C’est à un dérèglement du comportement sécuritaire qu’on est entrain d’assister, qui pourrait cacher un dérèglement d’ordre politique, de plus grande ampleur. Deux exemples attestent de ce dérèglement sécuritaire :

- Les élections dans le contexte tunisien sont un moment de pur formalisme démocratique à l’intention du pays certes, mais surtout des bailleurs de fonds internationaux et de l’Occident. Or, les élections de 2009 ont, de l’avis des observateurs et des acteurs, dérogé à cette règle tant les tracasseries et les divers contrôles ayant entravé la campagne électorale de l’opposition (Ettajdid/Initiative, le Forum, les listes indépendantes «Réforme et développement») ont rendu ce formalisme inopérant car inacceptable pour le pouvoir, engendrant du coup le rétrécissement d’un espace de liberté déjà très exigu.

- Les lendemains des élections sont généralement des moments d’accalmie voire de détente et même quelquefois de lancement de quelques promesses. Or, le 26 octobre et les jours suivants ont été marqués par une crispation sectaire qui a pris une tournure chauvine et pseudo-nationaliste avec le retour d’une vieille rengaine, celle du prétexte colonial, qui avait fait tant de mal aux Etats du sud au lendemain de la vague des indépendances. Les nouveaux dirigeants de ces Etats, pour cacher leur incompétence, leur corruption et la tyrannie, invoquaient le prétexte facile du colonialisme. Bourguiba nous en avait épargné. C’est ce qui explique, en partie, l’avance prise par la Tunisiesur les autres Etats nouveaux, envahis par l’idéologie/alibi de l’anticolonialisme. Mais voilà qu’on remarque, ébahi, l’émergence de concepts antédiluviens tels que le colonialisme, les suppôts du colonialisme…, développés par l’appareil idéologique de l’Etat (RCD, ATCE, presse, télés…) et relayés par les petits rentiers, tenanciers des boutiques de la mouwalat et par des pseudo-nationalistes arabes. Le thème du «patriotisme» est utilisé à tort et à travers pour vilipender les opposants, coupables «de connivence avec des milieux étrangers hostiles à la Tunisie». Le RCD, parti hégémonique, se comporte comme le seul détenteur d’une «légitimité patriotique», distribuant des cartes de «bon patriote» et qualifiant les opposants de «traîtres» par-ci, organisant une rencontre sur la notion de «patriotisme» par-là. Pour ce faire, le RCD a dû changer de registre: de la politique il verse dans la politicaillerie.

L’apparition soudaine de ce discours, qui procède par digressions et raccourcis, vers la fin de la campagne électorale, cache un malaise réel dans le pays et dans les cercles du pouvoir mais tente surtout de «légitimer» maladroitement la campagne de harcèlement et de répression à l’encontre de tout postulant à l’exercice d’une liberté: les partis politiques, les journalistes, les associations indépendantes, les militants des droits humains et les étudiants; tout l’arsenal répressif a été utilisé, de la bastonnade aux lourdes peines de prison sans oublier les saisies de journaux, officielles ou déguisées.

La substance de ce dérèglement sécuritaire indique que le pouvoir semble incapable de tolérer aujourd’hui ce qu’il tolérait il y a vingt ans. C’est ce qu’on appelle la régression. Car un pouvoir peut exercer son autorité de diverses manières sans avoir besoin de recourir chaque fois à la force et à la contrainte. La réussite et l’échec ne sont pas déterminés par le nombre de policiers, le quadrillage du pays ou le contrôle à chaque coin de rue. La sécurité est un facteur parmi d’autres, ni plus ni moins important que le développement à tous les niveaux, politique, économique, social, culturel et moral.

Avant de clore ces développements sur le dérèglement sécuritaire, j’aimerais m’arrêter sur un phénomène nouveau mais très inquiétant, il s’agit de la «criminalisation» du syndicalisme estudiantin auquel on a assisté ces derniers jours. Je trouve scandaleux pour un pays comme le nôtre, dépourvu de richesses naturelles, ne comptant que sur la richesse humaine que n’a cessé de produire un enseignement public de plus en plus paupérisé, de condamner de jeunes étudiants à de lourdes peines de prison pour la simple raison qu’ils ont organisé un sit-in de soutien à des étudiantes, de condition modeste, privées de leur droit à un logement dans les foyers universitaires publics. Le simple fait d’avoir mis le doigt sur les défaillances de la politique de logement du ministère de l’enseignement supérieur ne fait pas de ces étudiants syndicalistes des criminels; au contraire, ce sont de jeunes héros habités par l’intérêt général. Dans cette affaire, plus que d’intolérance ou d’autoritarisme, le pouvoir a fait preuve d’insensibilité.

De façon concomitante, cette vague répressive s’est accompagnée d’une campagne de propagande d’un autre âge, au goût douteux, contenant deux volets, l’un pour vanter le régime par des discours auto-glorificateurs, plus obséquieux les uns que les autres, fêtant tout et n’importe quoi, mais dont le point commun est qu’ils mettent le cap sur une période lointaine, celle de «la Tunisie de demain», de la Tunisie après 2014 (une façon pour le pouvoir de préparer l’opinion à des décisions qui vont dans le sens d’une reproduction peu évidente), l’autre volet d’une rare agressivité, pour vouer les opposants à la détestation et au mépris publics, mené par des pseudo-journalistes dans des feuilles qui puent la haine et suscitent le dégoût. Le «tort» de ces Tunisiens est d’avoir osé exprimer une autre Tunisie plus variée et mieux colorée. A suivre ces haineux, la Tunisie, «ce serait une personne et une seule, univoque, intouchable, irremplaçable et inamovible: le chef de l’Etat». Soit. Mais, les adeptes d’une vision plurielle sont tout autant légitimes à exprimer une autre Tunisie, tolérante et apaisée.

Le recours par le pouvoir à «l’effet de démonstration» par la mobilisation de moyens inconsidérés et illimités et par une «agitation maniaque» qui frôle la fabulation pour démontrer, en toute circonstance, sa toute puissance, crée un sentiment réductionniste à l’égard des opposants, coupables de faiblesse, et fait que la politique devient, pour reprendre Jean Charlot, «extraordinairement plate et ennuyeuse [et] mène à la dépolitisation généralisée des citoyens». Georges Burdeau qualifie ce danger qui guette les systèmes politiques «d’anémie graisseuse».

Au-delà de la dimension politique qu’elle contient, cette campagne pose un vrai problème moral annonciateur d’un dérèglement moral qui se présente de la façon suivante: au début de son règne, le pouvoir abusait de sa propension à transformer sa conscience morale en instrument d’hégémonie (faites ceci, ne faites pas cela), aujourd’hui la campagne qui se déploie sous nos yeux, suscitée et entretenue par le pouvoir, est révélatrice d’une indigence de la conscience morale de certains cercles du pouvoir. «La fin justifie les moyens», se disent-ils; mais ce qu’ils oublient c’est que tout pouvoir, quelque soit sa nature, doit avoir une prééminence morale. Celle-ci s’étiole quand la légitimité s’érode. Alors, de grâce, faites attention et ne jouez pas avec le feu!

SAMIR TAIEB

(A suivre)