dimanche 30 novembre 2008

Budget 2009 : une «machine arrière»… judicieuse!

Nous soulignions dans notre précédente livraison d’Attariq (voir l’article de M. Mahmoud Ben Romdhane) qu’élaborer le budget pour l’année 2009 sur la base d’une prévision de la croissance du PIB de 6% pour cette même année était, par une pareille conjoncture mondiale, peu réaliste et, surtout, imprudent! Le président du FMI lui-même aurait prévu une baisse de un point et demi par rapport aux prévisions.

Et quelle ne fut pas la surprise des parlementaires, lors de la présentation du budget, de voir le premier ministre tabler sur une croissance du PIB de moins d’un point par rapport au projet initial (seulement 5,1%). Certes, ce chiffre demeure un peu trop élevé par les temps qui courent. Mais cette révision à la baisse mérite d’être soulignée.

Car cette remise en question montre que – une fois n’est pas coutume – le gouvernement est sorti de cette sorte d’autisme qui habituellement caractérise son action et que, en prenant compte des critiques formulées par l’opposition concernant une question aussi importante que celle du budget de l’Etat, il consent à descendre de son piédestal et avoue implicitement qu’il a affaire à une opposition beaucoup plus sérieuse et crédible qu’il ne veut bien le dire…

B. Gh

dimanche 23 novembre 2008

Youssef Seddik interdit de «signature de livre»

Grande a été la déception du public – pour la plupart des enfants – venu rencontrer l’écrivain Youssef Seddik, qui devait signer un livre pour enfants sur l’Islam. Arrivés à la librairie Mille Feuilles, à la Marsa, ils se sont vu expliquer que la séance n’aurait pas lieu, l’auteur étant grippé. En fait, la séance avait été tout simplement interdite, l’interdiction ayant été signifiée au libraire par le Délégué de la Marsa.

Ce qui est encore plus curieux, c’est que M. Youssef Seddik a participé, le 10 et le 19 novembre, à deux séances de signature à la librairie Clairefontaine, la première pour le livre pour enfants, la seconde pour un livre sur l’économie : toutes les deux se sont déroulées le plus normalement du monde !

Alors ? Comprenne qui pourra ! Ce qui est clair, toutefois, c’est que la littérature est, chez nous, bien… gardée (au moins à la Marsa).

vendredi 21 novembre 2008

Le projet de budget économique pour l’année 2009 : imprudent !

Le projet de budget économique pour l’année 2009 a été récemment adressé aux membres du Conseil Economique et Social et sera examiné bientôt par la Chambre des Députés. Il contient les estimations des résultats économiques et financiers de l’année 2008 et les prévisions macro-financières pour l’année 2009. Sur ces bases, sera élaboré le Budget de l’Etat de l’année à venir.

Les estimations pour 2008 font ressortir un taux de croissance du PIB de 5,1 pour cent et les prévisions pour 2009 tablent sur un taux de 6,0 pour cent.

Il est de bon ton pour tout gouvernement d’afficher des prévisions ambitieuses pour maintenir un « état d’optimisme ». Car, en économie comme dans de nombreuses autres sciences, la psychologie des acteurs joue un rôle parfois déterminant. John Maynard Keynes a fait du thème des anticipations des agents un thème central et, depuis les années soixante-dix, des écoles de pensée se sont constituées autour de cette question.

La question qui est posée dans le cas du projet de budget 2009 est celle de son degré de réalisme. En effet, sur les 22 dernières années, ce taux de 6 pour cent n’a été atteint qu’une fois sur quatre et la moyenne annuelle n’a été que de 4,7 pour cent. Si ce taux de 6 pour cent venait à se réaliser, la moyenne annuelle des quatre années 2006-2009 serait de 5,7 pour cent, un taux moyen atteint une seule fois lors d’une quadriennie (entre 1996 et 1999).

C’est donc dire qu’il y a, toutes choses égales par ailleurs -comme à se plaisent à le dire les économistes- une probabilité assez faible qu’un tel taux se réalise. Or, on n’est pas dans une situation où « toutes les choses sont égales par ailleurs », mais où l’environnement mondial est caractérisé par un ralentissement généralisé et sans précédent depuis la crise des années trente du 20e siècle. Un environnement exerçant une forte influence car l’économie tunisienne est une économie très ouverte.

Ce n’est pas seulement le taux de croissance projeté qui semble pêcher par excès d’optimisme, mais le taux d’investissement (un record de 26,2 pour cent, qui n’a plus été réalisé depuis quinze ans, à l’exception de 2001 où il a à peine frôlé ce niveau) et, surtout les comptes extérieurs. Des investissements directs étrangers (IDE) atteignant un montant de 3,0 milliards de dinars (dont 1,8 milliard dans l’énergie expliqué par « l’accroissement continu des cours internationaux » alors qu’on assiste à leur effondrement depuis deux mois) ; des prêts publics et privés atteignant 2 milliards de dinars alors qu’on assiste à une tension sur les ressources financières internationales. Sans compter, bien sûr, une augmentation projetée des recettes d’exportations de biens et de services de 12,9 pour cent à prix courants et de 5,7 pour cent à prix constants (contre 3,6 pour cent en 2008). Les exportations de phosphates et dérivés atteindraient ainsi 4,5 milliards de dinars contre 3,8 milliards en 2008 et 1,9 en 2007, celles des industries mécaniques et électriques 7,2 milliards contre 6,3 milliards en 2008 et 5,3 milliards en 2007, les recettes touristiques atteindraient 3,6 milliards contre 3,3 milliards de dinars en 2008 et 3,1 milliards en 2007 et, enfin les transferts effectués par les Tunisiens résidant à l’étranger atteindraient 2,7 milliards contre 2,4 milliards en 2008 et 2,2 milliards en 2007.

Le seul énoncé de ces chiffres montre combien les projections sont fragiles, pour ne pas dire irréalistes par rapport à la conjoncture mondiale. Le problème n’est pas celui d’une simple mauvaise appréciation ou d’un simple mauvais jugement ; le problème est que le pays risque d’être confronté à une fragilisation financière aux graves conséquences économiques et sociales.

Ces commentaires peuvent paraître alarmistes. Et ils le sont peut-être. Ce qu’ils mettent en exergue, c’est la nécessité, par les temps incertains d’aujourd’hui, de déployer d’autres scénarios et d’en tirer les conséquences, toutes les conséquences. Parmi ces derniers, il ne serait nullement saugrenu d’en tester un fondé sur : un taux de croissance du PIB de 3-4 pour cent, une stabilisation des exportations de biens et de services, des IDE et des prêts extérieurs moins importants.

Mahmoud Ben Romdhane

lundi 17 novembre 2008

La 22ème édition des JCC : coupes transversales


En dépit d’un palmarès plutôt frileux et consensuel, cette 22ème édition des JCC a été riche en enseignements. Nous aborderons deux aspects qui nous ont le plus interpellé : Les promesses d’une vitalité retrouvée de la fiction arabe et les prémisses de renouveau du cinéma tunisien à travers l’effervescence du court-métrage.

Que Teza soit, pour les uns un chef-d’œuvre absolu, pour d’autres (dont nous faisons partie) un film ampoulé et pesant, c’est affaire de goût et de sensibilité et un festival n’est pas réductible aux films primés.

Ce qui est rassurant, c’est que les JCC nous ont permis de découvrir des films fragiles, à très petits budgets, parfois inaboutis qui ont cette audace que l’on croyait perdue à jamais de s’émanciper de la tutelle paralysante des pères, pour faire du cinéma autrement.

Ibrahim Battout avec Ein Chams et Chadi Zineddine avec Falling from earth sont représentatifs de ce vent de renouveau qui souffle sur le cinéma arabe. Ein Chams est une méditation sur l’Egypte d’aujourd’hui à travers une galerie de personnages touchants de sincérité. Par le biais d’un scénario partiellement déconstruit et d’une esthétique proche du documentaire, Ibrahim Battout trouve la tonalité juste pour nous immerger dans l’Egypte d’en bas sans sensiblerie ni misérabilisme. Si on marche, c’est que ce film a su nous ménager un espace en tant que spectateur dans un film délibérément troué et ouvert. C’est dans ces béances du récit et de la forme qu’il puise sa force et qu’il se met en même temps en péril. Et c’est tant mieux pour son cinéma qui en sort ennobli. Ein Shams a été fait contre le système sans autorisations, ni moyens, un film de contrebande qui lui a valu l’excommunication des gens de la profession. Il est la preuve que le désir de cinéma prime les obstacles de différents ordres.

Chadi Zineddine, avec Falling from earth, entreprend une réflexion sur la mémoire de la guerre dans une ville de Beyrouth dévastée. Trois photos accrochées sur un mur parmi des dizaines d’autres au milieu d’un no man’s land occupé par un vieux monsieur, gardien de la mémoire, constitueront le point de départ au déploiement de trois histoires qui couvrent le passé proche d’un pays dont tous les malheurs sont imputables à sa géographie. La radicalité du film est à rechercher dans son minimalisme et sa manière de raconter et de mettre en scène proches de l’expérimentation. Les traumatismes du passé sont réduits à des gestes et à des expressions lisibles sur des visages, à des trajectoires hiératiques de personnages mutiques.

Si ces deux films nous interpellent c’est qu’ils osent questionner les formes de représentation établies dans le cinéma arabe et explorent de nouvelles voies pour l’écriture cinématographique en se démarquant du ronron du naturalisme dominant dans nos contrées.

Avec deux prix obtenus par deux jeunes réalisateurs issus de l’ISAMM (respectivement le deuxième prix de la compétition vidéo pour Mémoire d’une femme de Lassaad Oueslati et le Tanit d’argent du court métrage pour Lazhar de Bahri Ben Ahmed), le cinéma tunisien se doit d’être repensé en fonction de cette nouvelle donne. L’arrivée sur le marché de nouveaux talents animés d’un désir impérieux de faire des films à n’importe quel prix. La démocratisation des moyens de production rend possible aujourd’hui la réalisation de projets (aussi bien dans le court-métrage que dans le documentaire) avec des budgets très réduits. Ce cinéma libre, affranchi de toute tutelle est porteur d’un vent de renouveau. Lazhar, Mémoire d’une femme, Silence de Karim Souaki ou le projet de Mohamed Ali Nahdi sont des films à très petits budgets dont les qualités augurent de lendemains meilleurs pour le cinéma tunisien. Ils ne sont pas les seuls, du côté des courts subventionnés, les films de Malik Amara, Sami el Haj, Mohamed Ajbouni, Nadia Touijer, Nasreddine Esshili ou encore Ghanem Ghawar et Mourad Ben Cheikh sont la preuve que quelque chose est en train de bouger dans le cinéma tunisien à condition que l’on y soit attentif.

Le court-métrage et le documentaire sont aujourd’hui les lieux où est en train de se dessiner l’avenir du cinéma sous nos cieux, le long-métrage à de rares exceptions étant enferré dans une crise de créativité dont on a désespéré de voir l’issue. Espérons que ces genres fragiles et minoritaires bénéficieront de l’écoute et de l’encouragement qu’ils méritent.

Ikbel Zalila

samedi 15 novembre 2008

Thalathoun : aux origines de notre modernité

Le film Thalathoun, de Fadhel Jaziri, est l’occasion, pour beaucoup d’entre nous, de découvrir une période clé de notre histoire récente. En effet, les années trente du siècle dernier ont été, en Tunisie, une période d’effervescence qui a vu se développer, aux côtés d’un incontestable dynamisme intellectuel, l’éveil des Tunisiens à la conscience syndicale et politique et, d’une façon plus générale, à la modernité.

Le film nous présente, ainsi, une galerie de personnalités d’exception dont l’œuvre et l’action ont participé à façonner les principaux traits de la Tunisie indépendante et, donc, d’une certaine manière, de notre présent. Parmi les principaux protagonistes de l’époque, il choisit de s’intéresser à un trio d’amis inséparables : Aboulkacem Chebbi, le poète, Ali Douagi, l’écrivain et nouvelliste, et Tahar Haddad, le penseur de l’émancipation des travailleurs et des femmes. C’est ce dernier qui est la figure centrale du film en tant qu’acteur et/ou témoin privilégié des principaux épisodes intellectuels, syndicaux et politiques de cette période – de la fondation de la Confédération Générale Tunisienne du Travail avec Mohamed Ali Hammi à l’accueil fait à imra’atouna fi ech-charîaa wal mojtamaa en passant par le congrès eucharistique de Tunis et les événements du Jellaz.

Et c’est avec un œil bienveillant et complice que le réalisateur filme les aventures du poète, de l’écrivain et, surtout, du penseur, montrant par ce choix qu’il accorde plus d’importance, dans son approche de cette «période matrice», au rôle joué par les artistes et les intellectuels qu’à celui – pourtant important – joué par les politiques, aussi habiles fussent-ils. Et les politiques ne sont pas, il est vrai, présentés sous leur plus beau jour. C’est surtout le cas de Mouhieddine Klibi qui est, dans le film, de tous les combats d’arrière-garde et qui apparaît, ainsi, comme le chantre du conservatisme. Son image en sort fortement écornée. C’est le cas aussi, mais à un degré moindre, du jeune Habib Bourguiba présenté sous les traits du politicien opportuniste – «prêt à se salir les mains, s’il le faut» pour atteindre ses objectifs – et pragmatique – il ménage les sentiments religieux du peuple, pour mieux les utiliser.

Au contraire, A. Chebbi, poète génial fortement épris d’une jeune beauté russe, et A. Douagi, écrivain talentueux et ami fidèle, ressortent, eux, comme des personnalités sympathiques et attachantes. Hammi et Haddad, quant à eux, sont les plus admirables, eu égard au lourd tribut qu’ils ont payé pour défendre leurs convictions progressistes, l’un, face au colon, l’autre, face à une société réfractaire et hostile. Ces derniers apparaissent alors comme les vrais héros de cette époque fondatrice, les vrais héros de notre modernité.

C’est là que réside, à notre avis, un des grands mérites de ce film qui a d’incontestables vertus pédagogiques sur le lien entre notre pays (et donc notre identité) et la modernité. A l’heure où le repli identitaire fait percevoir les acquis de cette modernité comme des corps étrangers, à l’heure où ses conquêtes semblent menacées par certains courants conservateurs qui rêvent de prendre une revanche historique, ressusciter cette mémoire équivaut à ressusciter l’espoir.

Car cette terre qui, à un moment de son histoire, a enfanté une telle avant-garde capable de mener à bien des luttes et des combats bien improbables, devrait pouvoir abriter les héritiers à même d’apprécier ce legs et de le défendre. Le public, où les jeunes étaient nombreux, ne s’y est pas trompé, qui a fortement applaudi à la fin de la représentation. Le film a réussi à les toucher. De ce point de vue, Thalathoun est, aujourd’hui, une œuvre essentielle et salutaire !

Baccar Gherib

samedi 8 novembre 2008

Quand la pluralité fait irruption sur un plateau de télévision

Ceux et celles qui ont choisi de regarder l’émission fi dairat adhaw du 30 octobre dernier sur Hannibal TV ne l’ont sûrement pas regretté et ce, grâce à la présence sur le plateau d’une femme de principes décidée à ne pas s’en laisser compter ni à faire de la figuration.

Pourtant, le «débat» a été lancé sur un thème se prêtant bien a priori à l’unanimisme habituel et aux discours sentant bon l’autosatisfaction, puisqu’il s’agissait de commenter la dernière loi relative à la disposition du domicile conjugal par la mère divorcée. Et c’est dans ce registre que les invités de l’émission, surtout les deux représentantes de l’UNFT, entendaient mener la discussion.

C’était compter sans Mme Mongia Zbidi, militante syndicaliste et féministe connue, qui, dès sa première intervention, détona clairement. Car, contrairement à celles qui l’ont précédée, elle n’a pas affiché «satisfaction et fierté par rapport à cette loi avant-gardiste, résultat d’une politique sage et clairvoyante». Elle s’en tint plutôt à une approche critique.

Mais ce n’était là qu’un début! Car Mme Zbidi allait mettre les pieds dans le plat en évoquant les associations féministes qui font un travail formidable sur le terrain et qui montrent un dévouement exemplaire pour la cause des femmes tunisiennes. Puis, prenant son courage à deux mains – car elle s’apprêtait à enfreindre une loi non écrite de nos médias audiovisuels – elle nomma clairement l’ATFD et l’AFTURD et regretta leur absence sur le plateau.

Complètement désemparée, la représentante de l’UNFT lance timidement: «Mais elles ne sont pas exclues, nous les associons souvent… nous utilisons leurs rapports!». Drôle de conception de l’association et de la pluralité! Et, dans ce pays, elle ne semble pas être l’apanage de l’UNFT…

En tout cas, Bravo Mme Zbidi pour avoir ouvert cette brèche dans le mur de l’unanimisme, l’autosatisfaction et l’exclusion télévisuels et merci Hannibal TV d’avoir invité Mme Zbidi et de continuer à transmettre cette émission… en direct !! Pourvu que ça dure…

I. K.

vendredi 31 octobre 2008

La crise mondiale et ses impacts potentiels sur l’économie et la société tunisiennes : quelles perspectives ? Comment se protéger contre le choc ?

De toutes les crises financières qui ont jalonné l’histoire du capitalisme, depuis sa naissance à la fin du 18e siècle jusqu’à ce jour, la crise actuelle se présente comme une crise exceptionnellement brutale et généralisée. Commencée dans le secteur immobilier américain, elle s’est propagée dans le secteur bancaire du même pays, puis dans celui des pays européens et d’un grand nombre d’autres pays. Après quelques mois, le secteur bancaire de tous ces pays s’est trouvé criblé de « produits toxiques » ; sa solvabilité si gravement affectée que les banques n’ont plus eu confiance les unes dans les autres, refusant de se prêter des liquidités. Elles sont devenues, ce faisant, incapables d’accorder du crédit aux ménages et aux entreprises. La crise de solvabilité s’est transformée en crise de liquidité. Le cœur du système bancaire mondial s’est trouvé à l’arrêt : les plus grandes banques mondiales sont entrées en état de faillite avérée ou imminente. Comme un château de cartes, elles étaient sur le point de s’écrouler, l’une après l’autre avec une vitesse inédite et les bourses du monde entier, dans le sillage des banques, ont été saisies d’un pessimisme profond, voire de panique. Suivant une baisse régulière depuis le début de 2008, un krach a frappé les bourses mondiales durant la semaine du 6 au 10 octobre : l’indice Dow Jones a perdu plus de 22 pour cent et les autres bourses européennes parfois davantage. Il a fallu une intervention massive et concertée sans précédent dans l’histoire économique du monde de la part des autorités américaines et européennes pour fournir des liquidités, garantir les dépôts des épargnants et racheter les banques en déshérence pour stopper la descente aux enfers. Sur ce fond de crise financière profonde et brutale, les perspectives économiques n’ont cessé d’être révisées à la baisse : on perçoit de plus en plus comment le monde s’enfonce dans la récession qui a tout lieu de se transformer en dépression ; aucun observateur averti ne prévoit le début d’une reprise en 2010 ni même en 2011.

La crise financière actuelle, la crise probablement la plus importante de l’histoire

L’histoire nous dira si elle est la plus grande des crises financières depuis la naissance du capitalisme ou si elle n’est que la seconde après celle de 1929 qui, il est vrai, aura vu la bourse de Wall Street perdre 39 % entre le 22 octobre et le 13 novembre 1929. Krach boursier plus violent à Wall Street en 1929, certes, mais le système bancaire résista jusqu’en 1932 avant de s’effondrer à son tour. Ici, crise immobilière, effondrement sans précédent du système bancaire, krach boursier et montée rapide du chômage, propagation de l’ensemble de ces crises à l’ensemble des Etats-Unis et de l’Europe et même au-delà, toute cette combinaison de crises rapidement articulées est unique dans les annales de l’histoire.

La différence fondamentale d’avec 1929, c’est que des enseignements en ont été tirés et que les Etats devenus plus puissants sont aussi aujourd’hui fortement déterminés à mettre tous les moyens qu’ils détiennent pour empêcher sa reproduction, y compris par la nationalisation des banques.

Les faillites en chaîne des banques ont été évitées grâce aux interventions massives des Etats et aux sacrifices qui seront exigés des contribuables, mais la crise bancaire mettra bien du temps à cicatriser parce qu’elle a ébranlé, pour ne pas dire détruit, ce qui est constitutif des systèmes financiers : la confiance. La confiance en les autres banques, la confiance en les entreprises et, surtout, la confiance en soi. Le secteur bancaire voudra, d’abord, se reconstituer, ensuite établir ses plans et ses nouvelles stratégies, enfin reprendre ses engagements avec une extrême prudence. D’autant qu’une récession/dépression mondiale est aujourd’hui installée. La reprise mettra du temps.

Les perspectives économiques mondiales : sombres pour 2009, aveugles pour l’après 2009

Dans ce contexte, les prévisions économiques mondiales, qui sont sans cesse révisées à la baisse, s’arrêtent en 2009. Au-delà, il n’y a pas encore de visibilité : en vérité, on ne voit pas la sortie de crise et on n’ose le dire. Dans ses dernières « Perspectives de l’économie mondiale » datées d’octobre 2008, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une croissance mondiale en 2009 de l’ordre de 3 % (contre 5 % en 2007 et une moyenne du même ordre durant les années précédentes, soit une baisse de 2 points par rapport aux tendances précédemment enregistrées). Pour la zone euro, la croissance devrait passer de 2,8 % et 2,6 % en 2006 et 2007 à 0,2 % en 2009. Des pays tels que l’Italie et l’Espagne auront une croissance négative, tandis que l’Allemagne et la France connaîtront une croissance nulle ou quasi-nulle. Et le FMI entend souligner, d’une part, que « des risques considérables pèsent sur cette prévision de référence » et, d’autre part, que « le redressement attendu plus tard en 2009, sera exceptionnellement graduel par rapport au passé ».

Sur la base de ces prévisions, le Bureau International du Travail (BIT) vient d’établir ses estimations préliminaires en matière d’emploi. Son Directeur Général, M. Juan Somavia vient de déclarer que « le nombre des chômeurs pourrait passer de 190 millions en 2007 à 210 millions fin 2009. Le nombre de travailleurs pauvres vivant avec moins d’un dollar par jour pourrait augmenter de 40 millions – et celui des personnes disposant de deux dollars par jour de 100 millions ». Il a également noté que les nouvelles projections pourraient « se révéler sous-estimées si l’on n’affronte pas rapidement les effets du ralentissement économique actuel et la récession qui menace ».

Interrogé devant le Club économique de New York le 16 octobre, le Président de la Réserve fédérale (Fed ou banque centrale) américaine, devait également souligner qu’ « une menace sérieuse pèse sur le marché du crédit » et que même si «la stabilisation des marchés financiers (qui) est une première étape critique » devait se réaliser, « le rétablissement économique ne surviendra pas aussitôt ».

La Tunisie : pas d’effet direct de la crise financière internationale sur le secteur financier tunisien ?

Le Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie a déclaré à plusieurs reprises que « la crise financière internationale n’aura pas d’impact direct sur notre secteur financier ». Ces propos sont exacts si tant est qu’on les prenne à la lettre et qu’on ne les déforme comme certains ont tendance à le faire. Il est vrai, en effet, que les placements de nos avoirs en devises sont effectués de manière très prudente, privilégiant la sécurité par rapport aux rendements et que les investissements étrangers sur la bourse de Tunis sont limités à 25 % de la capitalisation boursière, laquelle est d’ailleurs trop faible pour avoir des effets significatifs sur l’économie réelle. Mais la perspective de la récession économique est certaine et, si celle-ci dure, celle de la détérioration de la santé du secteur financier tunisien hautement probable, pour ne pas dire inévitable.

Les effets de la crise mondiale sur l’économie réelle tunisienne : des risques importants

Ce ne sont pas les canaux financiers à travers lesquels la crise mondiale va exercer des effets directs sur l’économie tunisienne. Les canaux de transmission de la crise mondiale à l’économie tunisienne sont autres : il s’agit, essentiellement, de la limitation de la demande de nos pays partenaires (l’Europe en particulier) qui va affecter nos exportations de biens et de services, de la montée du chômage dans ces mêmes pays, qui affectera les Tunisien(ne)s résidant à l’étranger et, par conséquent, leurs transferts financiers vers leur pays d’origine, de la crise immobilière et du « climat financier mondial » qui vont sérieusement réduire les investissements étrangers dans notre pays et de l’assèchement des liquidités internationales qui va limiter notre capacité d’emprunt si une solution mondiale n’est pas rapidement mise en œuvre à ce propos.

L’économie tunisienne est une économie ouverte ; elle est, de ce fait, sensible aux chocs externes. A titre d’illustration, le choc du 11 septembre 2001, qui n’aura eu d’effet sur les économies réelles que durant une année à l’échelle du monde et à l’échelle de l’Europe, aura coûté deux à trois points, voire davantage, de croissance à l’économie tunisienne. Car, en effet, c’est à 1,7 pour cent que s’est établi notre taux de croissance de l’année 2002 contre une moyenne tendancielle de 5 pour cent. Il y a eu, certes, la sécheresse et la régression de la production agricole, mais il y a eu aussi et surtout, le ralentissement des exportations industrielles et le recul des exportations des services de transport et de tourisme.

Outre la perte d’environ 3 points de croissance, l’année 2002 a été une année d’immenses impayés auprès des banques de la part d’un grand nombre d’entreprises entrées en difficulté. Il en est résulté une sérieuse dégradation de la santé du système bancaire tunisien.

Au plan de nos équilibres externes, la situation ne s’est pas particulièrement dégradée parce que nous avons pu obtenir un volume de financements extérieurs important et parce que les investissements directs étrangers ont sensiblement progressé en raison, surtout, de grandes opérations de privatisation (Orascom et UIB).

Le problème aujourd’hui est que, d’une part, la crise mondiale et européenne actuelle sera beaucoup plus forte (en 2002, la zone euro a eu une croissance de près de 1 pour cent, contre une croissance pratiquement nulle en 2009), d’autre part, plus longue (nul n’en voit encore la sortie) et, enfin, que les marchés financiers sont asséchés, alors qu’ils étaient liquides et peu coûteux en 2002 (nous avons pu lever 1,1 milliard de dinars sur ces marchés alors que, selon les dernières déclarations du Gouverneur de la BCT, ni en 2008, ni en 2009, nous n’y recourrons en raison des coûts prohibitifs d’emprunt).

La situation peut devenir particulièrement grave si la crise actuelle dure plus de deux ans et si des liquidités suffisantes ne sont pas mises à la disposition des pays du Tiers monde par les institutions financières internationales. Le risque est alors, qu’à la récession/dépression, s’ajoute une crise macro-financière. Et qu’à celle-ci, s’ajoute une crise des banques, sous l’effet des impayés d’entreprises confrontées à des difficultés.

La politique économique à engager : les écueils à éviter

Deux dangers guettent l’économie tunisienne : le danger de la dépression et celui de la fragilisation financière externe.

Le risque est que les autorités, par crainte de difficultés financières, en viennent à aggraver la crise de l’économie réelle par une réduction de la demande intérieure. Et telle semble l’orientation qui semble être prise si l’on suit l’état des négociations salariales et le raidissement du gouvernement. Par période de réduction de la demande externe, il faut, au contraire, soutenir la demande interne, en favorisant la consommation des ménages, les dépenses publiques et l’investissement. C’est le seul moyen d’amortir le choc. Autrement, la politique économique aurait pour effet d’aggraver la crise. Aux Etats-Unis, le gouverneur de la Fed, habituellement exclusivement préoccupé par la lutte contre l’inflation, est en train de lancer des appels à une relance de la demande, malgré l’immensité de la dette publique américaine. Et c’est ce à quoi se préparent les autorités américaines, pourtant farouchement anti-keynésiennes. Les pouvoirs publics tunisiens feraient une grave erreur de s’engager dans une politique contraire, une politique d’austérité.

Mais cette politique de relance a, bien évidemment, ses limites. En accroissant les importations, elle risque de fragiliser la situation financière du pays à un moment où le spectre de la diminution sensible de nos recettes hante notre économie. Le risque est alors, si la situation perdure, de se retrouver en état de dépendance et de ne plus pouvoir importer les biens nécessaires à notre appareil productif, comme cela a été le cas durant la seconde moitié des années 1980 ; ce qui nous plongerait dans une crise double : une crise financière et une crise de l’économie réelle.

Une situation de turbulences et l’exigence d’une gestion concertée et collective

Il est désormais clair que la Tunisie est entrée dans une période d’incertitudes, une période de turbulences. La marge de manœuvre n’est ni large, ni simple. La situation financière et économique dans laquelle nous sommes insérés requiert à la fois une vision stratégique de moyen terme (3 ans) et une gestion très flexible et active. Elle exigera des arbitrages incessants : entre les intérêts de court terme et les intérêts de long terme, entre les exigences de la sécurité économique et celles des besoins sociaux, entre les catégories sociales et entre les régions, entre la sécurité financière du pays et son besoin de croissance. Ces décisions ne se prennent pas en vase clos, mais en tenant compte des évolutions de l’environnement, des coûts et des avantages attachés à chaque décision, à chaque scénario.

Ces exigences ne sont pas seulement techniques. Elles sont politiques dans la mesure où elles vont engager l’avenir de la Nation, qu’elles auront un coût qui devra être supporté et des bénéficiaires à court ou moyen terme. C’est pourquoi elles doivent être prises, non seulement en parfaite connaissance de cause, mais aussi dans la transparence. La politique économique et financière qui est aujourd’hui exigée ne peut plus être l’apanage d’une seule partie. Obligée à la réactivité, elle a besoin d’être éclairée par les acteurs concernés et, pour être acceptée, d’être assumée par le plus grand nombre. Le risque, autrement, serait d’accroître la défiance et le rejet, lesquels sont le plus grand frein à la gestion flexible et stratégique dont notre pays a un besoin impérieux. Plus que jamais, la gestion concertée et collective de la situation nouvelle est une nécessité vitale.

Mahmoud Ben Romdhane