dimanche 29 mars 2009

El Haqq Mâak : quand les avocats se substituent au procureur !

Etant avocat de profession, je me devais de me réconcilier avec notre télé nationale, du moins le temps d’une soirée, pour regarder la désormais fameuse émission «El Haq Mâak» qui a fait couler, chez les confrères et tous les citoyens, beaucoup d’encre et de salive et qui a notamment mis au grand jour les luttes intestines qui minent les instances du barreau. Curieux de voir par moi-même, je me suis donc installé, ce jeudi 19 mars à 21h, devant mon écran pour regarder l’émission par qui le scandale arrive.

A mon grand étonnement, l’animateur est Moez Ben Gharbia, transfuge de Hannibal TV que je croyais plutôt spécialiste du journalisme sportif. A sa droite se trouvait Maître Fethi Mouldi, lui aussi ex de Hannibal TV et grand habitué des plateaux de télévision. A sa gauche, on pouvait reconnaître Maître Kamel Ben Messaoud, nouveau visage dans les studios de télé, et notre consoeur, Maître Amel Karoui.

Une fois faites les présentations d’usage, on passa aux choses sérieuses, avec un reportage exposant le cas de Madame Bouraouia Araar qui, ayant bénéficié d’un logement social, aurait été escroquée par un entrepreneur sans scrupules qui lui aurait remis une habitation qui risquait, selon un rapport d’expertise, de s’écrouler sur elle et sa famille à tout moment.

Ayant fait vraisemblablement le serment de régler tous les «cas sociaux», l’animateur contacta l’entrepreneur indélicat et, après l’avoir sermonné, passa la parole à Maître Mouldi qui, sur un ton inquisiteur, reprocha à son interlocuteur sa malhonnêteté, imité en cela, mais avec beaucoup moins d’aisance, par Maître Ben Messaoud. Ce dernier se chargea, sous le regard revanchard de la plaignante, d’enfoncer encore plus un «accusé» qui se retrouva, ainsi, seul contre trois ténors du barreau… et tous les téléspectateurs.

Mais ce que nos deux «inquisiteurs» n’avaient certainement pas prévu, c’est que l’entrepreneur, malgré son apparente ignorance, avait quelques rudiments de droit et n’était pas disposé à porter le couvre-chef que l’émission lui a si bien préparé. Il répliqua à ses «juges» que son cocontractant, autrement dit son vis-à-vis, n’était pas la plaignante mais le ministère de l’équipement qui ne le paye qu’après avoir contrôlé la conformité des travaux avec le cahier des charges. Cinglante réplique qui désarçonna nos deux avocats… et enseignants universitaires, devenus soudain moins virulents lorsqu’il s’est agi de s’adresser au représentant du ministère avec qui ils adoptèrent un ton moins agressif, plus en conformité avec son rang.

Au-delà de l’aspect racoleur de l’émission qui est apparue plus préoccupée par le sensationnel et l’audience qu’autre chose, c’est la prestation des deux avocats qui me laissa perplexe. En effet, il semble que, pris par le vertige du plateau, nos deux amis ont, l’espace d’un passage télévisé, oublié la sacro-sainte présomption d’innocence et changé de place, prenant celle du procureur de la république ou, mieux, celle de l’avocat général. C’est en général celui-ci qui, lors du procès, use du rouleau compresseur de la société contre l’accusé qui se trouve, lui, seul contre tous avec pour seul ami l’avocat de la défense, justement !

Comment nos deux avocats ont-ils oublié leur vocation première, en condamnant l’entrepreneur sans se poser de question et sans ménagement sur la seule foi d’un rapport d’expertise, eux, qui mieux que quiconque savent qu’un tribunal n’est pas lié pas le travail d’un expert et, encore moins, par un plateau de télévision? Pourquoi nos deux éminents juristes n’ont pas pensé fut-ce un seul moment que la prétendue victime pouvait bien ne pas être blanche comme neige? Et que la réalité est toujours un peu plus complexe que ne peut le suggérer une vision manichéenne ? Interrogation d’autant plus légitime que l’animateur, s’adressant à la fin de l’émission à la fonctionnaire du ministère de l’équipement, déclara que le préjudice était minime, car s’élevant à un peu moins que quatre mille dinars et qu’on pouvait donc facilement le dédommager… Alors qu’une demi-heure auparavant, il estimait que la maison menaçait carrément de s’écrouler sur ses habitants !?

Sans vouloir donner du grain à moudre à toutes les voix qui se sont élevées contre l’apparition des avocats à la télévision, il faut avouer que, au vu de la dernière prestation du duo Mouldi – Ben Messaoud, la place des hommes en robe noir est dans les salles d’audience et non sur scène. Car, là-bas, le procureur ne cède pas son rôle !

Mohamed Ali Gherib

2 commentaires:

بـانـدي...خـمـيّـس بـانـدي a dit…

C'est une émission pour se remplir les poches ... et pour se remplir les poches, il faut attirer des téléspectateurs... Et pour attirer des téléspectateurs, il faut faire du show...
Et quand on fait du show, ..... !

Merci pour cet article.

tunisianblogger a dit…

Merci pour ce bon article!! Sinon ce genre d'émissions est comme vous l'avez déjà dit du "racolage" pur et simple là où tout le monde trouve ses comptes!! Et de surquoi les avocats qui non seulement perçoivent des cachets mais également ils gagnent en "renommée" et ça leur draine pas mal de clientèle (surtout parmi les gens simples -très nombreux en Tunisie- qui sont vite impressionnés surtout lorsqu'il s'agit de shows télévisés!)