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vendredi 7 mai 2010

Violences d’El Menzah : Autopsie d'un traitement médiatique

Sans doute plus que les violences au stade d’El Menzah du 8 avril dernier en elles-mêmes, c’est leur traitement par divers médias – publics et privés – qui est susceptible d’interpeller les observateurs et de les informer sur les caractéristiques de la scène politique en Tunisie, notamment sur l’articulation très particulière qui y prospère entre les champs politique, médiatique et… sportif.

Commençons par le commencement: tout le monde s’est accordé à souligner la gravité des faits, mais, à ce jour, personne n’a jugé utile de les décrire avec exactitude!! Dans pareils cas, en effet – du moins dans les pays qui respectent leur opinion publique – il est d’usage que le ministre de l’intérieur ou bien le directeur de la sûreté organise une conférence de presse. La vocation de celle-ci est non seulement de donner l’information exacte sur le nombre de victimes (s’il y en a) et de blessés (parmi les supporters et les forces de l’ordre), celui des personnes arrêtées et d’évaluer l’ampleur des dégâts matériels, mais surtout d’essayer de mettre au jour la séquence des faits qui a mené aux désordres. Seule cette mise au point permet de délimiter les responsabilités des uns et des autres et d’identifier les carences ou les erreurs aidant ainsi à la prévention de pareils épisodes dans le futur.

En l’absence de cette information crédible et détaillée, le Tunisien se trouve confronté à l’énorme hiatus qui sépare la langue de bois des médias et ce qui circule sur Internet, notamment grâce au réseau social Facebook, comme images et vidéos retraçant quelques épisodes des affrontements. Ainsi, le surlendemain des faits, un quotidien de la place s’empressait-il de titrer «Les forces de l’ordre gèrent la situation avec calme et doigté», tandis que, dans le même temps, la photo d’un agent des forces de l’ordre s’apprêtant à jeter de toutes ces forces une pierre au public dans les travées du stade, faisait le tour du net. Idem pour des vidéos relatant des épisodes particulièrement brutaux!! Décidément, certains n’ont pas compris qu’on ne pouvait plus s’amuser à refaire La Pravda au moment où un grand nombre de téléphones portables sont équipés de caméra et où près d’un million de Tunisiens sont sur Facebook…

Par ailleurs, la stratégie médiatique habituelle adoptée sous nos cieux, quand on veut communiquer sur un problème plutôt délicat, suppose, après l’incontournable moment de la langue de bois, un deuxième temps. Celui-ci consiste dans l’envoi sur les plateaux de télé d’un journaliste «indépendant» chargé de faire passer la lecture officielle des faits. Ce qui fut fait. Invité à une émission spéciale sur Hannibal TV, où les présents arboraient une grave mine de circonstance, le journaliste «indépendant» de service se lança, sûr de lui, dans une diatribe qui consistait à affirmer la gravité des faits, à en désigner les responsables (l’entraîneur de l’Espérance et, surtout, son public, «habitué de ces dérapages violents») et, enfin, à appeler à la fermeté.

L’exercice est rodé, parfaitement maîtrisé. Il a souvent servi, en l’absence de contradicteurs, à attaquer et essayer de discréditer des personnalités politiques opposantes, des chaînes satellitaires d’information ou des ONG. Et cela se faisait dans l’impunité la plus totale, car il n’y a jamais eu retour de boomerang. Ce n’était vraisemblablement pas le cas cette fois-ci. Car quelle ne fut pas notre surprise, quelques jours plus tard, de voir réapparaître, sur l’écran de la même chaîne, la mine défaite de notre justicier présentant ses plus plates excuses au public incriminé, évoquant pêle-mêle, un malentendu, la grandeur du club, son rôle dans le mouvement national et dans l’encadrement de la jeunesse… Le tout clôturé par un pathétique «je me suis rendu compte que le sport est plus dangereux que la politique»! Traduisez: il est plus facile de s’attaquer à des partis politiques et à leurs représentants qu’à des clubs de football…

Marx disait à peu près que les idées se changeaient en force matérielle dès qu’elles saisissaient les masses. Nous vivons, hélas ! dans une étrange société où ce sont moins les idées politiques et sociales que les appartenances sportives qui sont susceptibles de saisir les masses et de se muer en force matérielle. Notre Zorro des plateaux télés l’a sans doute appris à ses dépens en circulant dans les rues de Tunis après sa triste intervention télévisée…

Baccar Gherib

Crédit image : Leaders

mardi 2 juin 2009

Madame la Ministre et Sofien Show

Dans un article publié il y a quelques semaines dans la partie en arabe d’Attariq Aljadid, notre confrère Taoufik Ayachi s’inquiétait des conséquences néfastes que le programme Sofien Show pouvait avoir sur la psychologie des enfants – aussi bien ceux qui y participent que ceux qui la regardent. Et il a tiré la sonnette d’alarme. En effet, on n’a pas besoin d’être un pédopsychiatre averti pour voir l’aspect malsain et déstructurant pour l’équilibre des enfants de cette émission dont la philosophie est de les habiller et de les maquiller en vue de leur faire adopter des postures d’adultes.

Cette critique de simple bon sens adoptée par plusieurs familles tunisiennes qui ont pu suivre le programme a été exprimée, lors d’une conférence de presse, par un membre du gouvernement, Mme Kanoun Jarraya, ministre de la famille et de l’enfance. Celle-ci a, selon le site Ettounsia, affirmé son opposition à ce programme qui représente une véritable menace sur la santé mentale et comportementale des enfants. Elle aurait même rédigé un rapport sur la question, demandant l’arrêt de ce programme. Tout simplement. Sa demande est, toutefois, restée lettre morte à cause, dit-elle, de la primauté, dans notre pays, du sacro-saint principe de la liberté d’expression (sic). On pourrait aussi penser que c’est peut-être dû à l’action d’une plante du désert toute recouverte d’épines… Car, qui s’y frotte, s’y pique ! Bon courage, Mme la Ministre !

Boubaker Jridi

mercredi 6 mai 2009

Avocats et télé réalité : quoi de neuf ?

On se rappelle la polémique qui a prospéré, il y a quelques semaines, à propos de la présence et de la prestation des avocats sur les plateaux de télévision, notamment, celui de l’émission de TV7 Elhaqq mâak. Cette polémique a vu l’intervention du bâtonnier des avocats, maître Bechir Essid, qui a voulu soumettre la participation de ses confrères à ce genre d’émissions à l’autorisation préalable du Conseil de l’ordre des avocats, tout contrevenant devant passer devant le conseil de discipline… Toutefois, les avocats concernés ont superbement ignoré leur bâtonnier et ont poursuivi sereinement leur participation à la télé réalité, sans qu’on enregistre une réaction de la part de l’Ordre des avocats. Il fallait s’y attendre : la partie entre l’ordre des avocats et Cactus Production était sans doute par trop inégale !!

samedi 4 avril 2009

Messieurs les censeurs... !

Décidément ! Depuis quelques mois, les saisies des publications reviennent de plus belle, comme si notre pays est condamné à avancer en reculant : ceux qui prétendent régenter nos médias ne semblent arborer que leur pouvoir d’interdire, de censurer, de museler….

Le plus déroutant et déconcertant, c’est que toutes ces mesures coercitives qui s’abattent sur les quelques médias indépendants sont de plus en plus enveloppées, enrobées, dissimulées dans du « velours », comme si le but - non avoué - était de ne pas laisser de traces, pour que notre belle vitrine, aux yeux de l’Autre, demeure toute reluisante, sans la moindre ombre au tableau. En effet, «l’exception tunisienne» en cette matière se distingue par son usage acrobatique des subterfuges, des prétextes, des faux semblants, susceptibles d’embobiner les esprits trop cartésiens. Et les faux-fuyants ne manquent pas ! Pour les uns, la responsabilité en incombe aux sociétés de distribution des journaux qui n’ont pas fait correctement leur travail ou ne daignent pas le faire, et pour cause! Pour d’autres, c’est tout bonnement les entreprises économiques qui ont décidé de fermer leur robinet publicitaire qui alimentait jusque là les recettes de certaines publications indépendantes, et après tout, c’est la loi du marché qui prime, n’est-ce pas ? Nous pouvons de même proposer comme autre argutie rhétorique, cet argument «dialectique» : que les lecteurs de ce pays se détournent carrément de ces publications et refusent de les acheter, parce qu’ils n’y retrouvent pas leur style journalistique préféré, fait d’un mélange de panégyrique et de langue de coton. Je propose que nous enrichissions cette panoplie discursive en affirmant que les gérants des kiosques à journaux sont devenus très mal à l’aise face à ces publications «subversives au contenu insidieux», et ils préfèrent donc préserver le lecteur en dissimulant ces damnées publications ! Et pour couronner cette comédie aux accents burlesques, en réaction à nos réprobations publiques relayées par les médias étrangers, «un démenti formel» surgi aussitôt d’«une source anonyme» et repris par des agences de presse, nous apprend que «le journal n’a jamais été saisi», et qu’«il est même exposé dans les kiosques» ; certes, mais cinq jours après son impression ! Voilà qui lèse considérablement un hebdomadaire.

Décidément, le ridicule ne tue plus, mais il devient grotesque à l’ère de l’explosion des technologies de la communication. En effet, face à ces réactions somme toutes primaires, se dressent des franges de plus en plus importantes de notre population qui assouvissent leurs besoins en informations et en analyses critiques dans les chaînes satellitaires de télévision et, surtout, à travers Internet. Que nos décideurs ouvrent grands les yeux pour découvrir qu’aujourd’hui, les Tunisiens ne sont plus dupes, et ils se laissent encore moins berner par ces prétextes fallacieux qu’on leur assène. Ils sont de plus en plus critiques à l’égard des informations que leur livrent à satiété les grands médias et peuvent aisément les croiser avec celles qu’ils reçoivent via les médias étrangers et Internet.

Aujourd’hui, la métaphore édifiante qui prime est celle d’un pays qui avance sur deux béquilles : la première, toute frileuse, sous le coup des réflexes autoritaires dont les germes gisent dans ce conservatisme politique ambiant entretenu par la volonté de vouloir perdurer. La seconde, totalement à l’opposé, est celle d’une société toute bouillonnante d’idées et de projets, qui ne demande qu’à s’extérioriser et à se déployer en toute liberté. Ainsi, à quelques mois d’une compétition électorale, le recours aux artifices les plus saugrenus pour masquer la persistance des pratiques autoritaires nous laisse plus que dubitatifs devant la contradiction criante entre ces pratiques et la proclamation que la prochaine échéance sera «transparente et loyale» !

Larbi Chouikha

dimanche 29 mars 2009

El Haqq Mâak : quand les avocats se substituent au procureur !

Etant avocat de profession, je me devais de me réconcilier avec notre télé nationale, du moins le temps d’une soirée, pour regarder la désormais fameuse émission «El Haq Mâak» qui a fait couler, chez les confrères et tous les citoyens, beaucoup d’encre et de salive et qui a notamment mis au grand jour les luttes intestines qui minent les instances du barreau. Curieux de voir par moi-même, je me suis donc installé, ce jeudi 19 mars à 21h, devant mon écran pour regarder l’émission par qui le scandale arrive.

A mon grand étonnement, l’animateur est Moez Ben Gharbia, transfuge de Hannibal TV que je croyais plutôt spécialiste du journalisme sportif. A sa droite se trouvait Maître Fethi Mouldi, lui aussi ex de Hannibal TV et grand habitué des plateaux de télévision. A sa gauche, on pouvait reconnaître Maître Kamel Ben Messaoud, nouveau visage dans les studios de télé, et notre consoeur, Maître Amel Karoui.

Une fois faites les présentations d’usage, on passa aux choses sérieuses, avec un reportage exposant le cas de Madame Bouraouia Araar qui, ayant bénéficié d’un logement social, aurait été escroquée par un entrepreneur sans scrupules qui lui aurait remis une habitation qui risquait, selon un rapport d’expertise, de s’écrouler sur elle et sa famille à tout moment.

Ayant fait vraisemblablement le serment de régler tous les «cas sociaux», l’animateur contacta l’entrepreneur indélicat et, après l’avoir sermonné, passa la parole à Maître Mouldi qui, sur un ton inquisiteur, reprocha à son interlocuteur sa malhonnêteté, imité en cela, mais avec beaucoup moins d’aisance, par Maître Ben Messaoud. Ce dernier se chargea, sous le regard revanchard de la plaignante, d’enfoncer encore plus un «accusé» qui se retrouva, ainsi, seul contre trois ténors du barreau… et tous les téléspectateurs.

Mais ce que nos deux «inquisiteurs» n’avaient certainement pas prévu, c’est que l’entrepreneur, malgré son apparente ignorance, avait quelques rudiments de droit et n’était pas disposé à porter le couvre-chef que l’émission lui a si bien préparé. Il répliqua à ses «juges» que son cocontractant, autrement dit son vis-à-vis, n’était pas la plaignante mais le ministère de l’équipement qui ne le paye qu’après avoir contrôlé la conformité des travaux avec le cahier des charges. Cinglante réplique qui désarçonna nos deux avocats… et enseignants universitaires, devenus soudain moins virulents lorsqu’il s’est agi de s’adresser au représentant du ministère avec qui ils adoptèrent un ton moins agressif, plus en conformité avec son rang.

Au-delà de l’aspect racoleur de l’émission qui est apparue plus préoccupée par le sensationnel et l’audience qu’autre chose, c’est la prestation des deux avocats qui me laissa perplexe. En effet, il semble que, pris par le vertige du plateau, nos deux amis ont, l’espace d’un passage télévisé, oublié la sacro-sainte présomption d’innocence et changé de place, prenant celle du procureur de la république ou, mieux, celle de l’avocat général. C’est en général celui-ci qui, lors du procès, use du rouleau compresseur de la société contre l’accusé qui se trouve, lui, seul contre tous avec pour seul ami l’avocat de la défense, justement !

Comment nos deux avocats ont-ils oublié leur vocation première, en condamnant l’entrepreneur sans se poser de question et sans ménagement sur la seule foi d’un rapport d’expertise, eux, qui mieux que quiconque savent qu’un tribunal n’est pas lié pas le travail d’un expert et, encore moins, par un plateau de télévision? Pourquoi nos deux éminents juristes n’ont pas pensé fut-ce un seul moment que la prétendue victime pouvait bien ne pas être blanche comme neige? Et que la réalité est toujours un peu plus complexe que ne peut le suggérer une vision manichéenne ? Interrogation d’autant plus légitime que l’animateur, s’adressant à la fin de l’émission à la fonctionnaire du ministère de l’équipement, déclara que le préjudice était minime, car s’élevant à un peu moins que quatre mille dinars et qu’on pouvait donc facilement le dédommager… Alors qu’une demi-heure auparavant, il estimait que la maison menaçait carrément de s’écrouler sur ses habitants !?

Sans vouloir donner du grain à moudre à toutes les voix qui se sont élevées contre l’apparition des avocats à la télévision, il faut avouer que, au vu de la dernière prestation du duo Mouldi – Ben Messaoud, la place des hommes en robe noir est dans les salles d’audience et non sur scène. Car, là-bas, le procureur ne cède pas son rôle !

Mohamed Ali Gherib