mercredi 31 août 2011

Ettajdid et le renouveau de la gauche tunisienne



L’après 14 janvier constitue, pour la gauche tunisienne, une occasion historique permettant d’arracher, sur un échiquier politique en pleine recomposition, la place – loin d’être négligeable – qui devrait être la sienne. Et ceci pour des raisons objectives. Car, à bien y regarder, les principales problématiques soulevées par la Révolution, les revendications qu’elle a portées et les attentes qu’elle a exprimées sont « de gauche ». C’est clairement le cas, en particulier, des fractures territoriale et sociale qu’elle a dévoilées de manière crue aux yeux de tous et qui appellent, toutes deux, des politiques visant à réduire les inégalités croissantes entre régions (en termes de développement) et entre groupes sociaux (en termes de répartition du revenu, d’accès à la santé et au logement, et d’exposition au chômage, notamment). Etant entendu qu’être de gauche, ainsi que l’a rappelé dans un ouvrage magistral[1] le philosophe italien Norberto Bobbio, c’est essentiellement lutter contre les inégalités sociales et les discriminations.
Toutefois, cet appel du pays à gauche voit, paradoxalement, une sorte de « glissement vers la droite » de deux des trois partis – à l’origine, catalogués « de gauche » –  de l’opposition historique, ce repositionnement étant perceptible dans leurs discours et, surtout, dans leurs programmes économiques et sociaux. Cet appel doit aussi, et surtout, composer avec un préjugé tenace chez nos concitoyens, qui accolent à la notion de gauche une connotation nettement péjorative, car souvent associée à des attitudes idéologiques  « radicales » et, pour ainsi dire, peu rassurantes s’agissant de la gestion du pays. Dès lors, il est clair que la demande objective de politiques de gauche se heurte à la méconnaissance et à la défiance que soulève cette dernière notion et qui, hélas ! ne peuvent que se renforcer à la découverte d’un certain discours extrémiste et sclérosé, sorti tout droit des années soixante du siècle dernier.
Il est donc impératif de faire la distinction entre deux types d’approches se réclamant de la gauche.
La première est idéologique. Elle véhicule un discours dogmatique, sans prise sur le réel, favorisant, ainsi que le montrait Bourdieu à propos d’un certain basic marxism, un « langage automatique, qui tourne tout seul, mais à vide » et qui « permet de tout parler à l’économie, avec un tout petit nombre de concepts simples, mais sans penser grand-chose »[2]. Ce discours est particulièrement nocif et peu responsable, on l’a vu, quand il s’agit d’aborder certaines questions économiques comme, par exemple, celles de la dette extérieure ou celle du chômage. Car, il lui suffit d’agiter de vieux fantômes et de prononcer les paroles clés d’impérialisme ou de course au profit, pour ensuite prôner rien moins que le reniement de la dette ou le retour au tout étatique dans la gestion de l’économie ! Cette gauche-là est hors histoire – pour ne pas dire hors sujet – et, pour cela, elle n’est malheureusement pas en mesure d’apporter des ébauches de solution aux problèmes des Tunisiens.
La seconde approche est, par contre, celle d’une gauche vivante, qui a su évoluer en dépassant la posture idéologique et les réponses totales – et totalitaires ? – qu’elle donnait aux problèmes économiques et sociaux. C’est une gauche qui a su se remettre en question, soumettre à la critique les dogmes qui l’ont longtemps nourrie et se hisser au niveau politique, qui la somme de donner des réponses concrètes à des questions concrètes. Ce dépassement de l’idéologie ne signifie nullement, pour elle, un abandon des valeurs et des principes qui fondent son identité, notamment la défense de l’idéal égalitaire. Cette défense devra se poursuivre par la traque intelligente de tous les foyers d’injustice et d’inégalité qui prospèrent dans notre système économique et social. Elle devra se faire aussi en veillant à ne pas casser les ressorts de la croissance, c’est-à-dire en tenant compte des contraintes de l’économie mondiale et de celles de l’entreprise.
Or, cette approche d’une gauche moderne et politique, c’est, à mon avis, Ettajdid qui a, aujourd’hui, la vocation de l’incarner. D’abord, parce qu’il n’a pas, pour des raisons électoralistes, renié son ancrage à gauche. Ensuite, parce qu’il a su, depuis longtemps, faire son aggiornamento idéologique, dépasser les grilles de lectures obsolètes et s’ouvrir à des pans entiers de la mouvance progressiste tunisienne. Enfin, parce qu’il s’est attelé, depuis son congrès de 2007, à construire une alternative économique et sociale sur la base d’un diagnostic approfondi des problèmes du pays.
A cet égard, la responsabilité du Mouvement Ettajdid est grande, historique même. Il doit pouvoir produire l’offre politique adaptée aux revendications de la révolution, contribuer à détruire des clichés qui ont la vie dure en montrant que la gauche peut être aux affaires pour le bien du pays et, pourquoi pas, réconcilier les Tunisiens avec cette part d’eux-mêmes - qu’ils méconnaissent - qui penche à gauche. En menant à bien cette œuvre de renouvellement, Ettajdid pourra contribuer à mettre fin à un malentendu qui n’a que trop duré et mériter, plus que jamais, le nom qu’il porte depuis 1993.

Baccar Gherib
Attariq Aljadid, n°246



[1] Norberto Bobbio, Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique, Seuil, 1996.
[2] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Cérès, 1993, p38.

samedi 19 mars 2011

A propos d'une certaine rhétorique politique



S’il y a, depuis le 14 janvier, un mot qui meuble la parole retrouvée des Tunisiens et autour duquel gravitent les discours, au point de saturer la rhétorique politique actuelle, c’est bien celui de « peuple ». Or, cette omniprésence de la figure du peuple a un sens politique certain. Elle peut aussi, si elle perdure dans ce moment délicat de notre histoire, influencer la donne politique du pays, à court comme à long terme. Il s’agit, dès lors, de bien saisir aussi bien les déterminants de la domination de ce type de discours que sa portée.
Pour ce qui est du premier volet, il semble que la récurrence du recours à la figure du peuple dans les discours, aujourd’hui, s’explique essentiellement par trois raisons. La première tient à la prégnance, chez nous, d’une culture politique basique – pour ne pas dire primaire – qui assimile hâtivement la nation ou la société au « peuple ». D’où une représentation de la politique qui en fait un sujet – souvent passif, parfois actif – de l’histoire : du peuple dominé qui subit ou qui résiste, au peuple qui se lève, se rebelle ou se révolte. Cette vision, présente dans notre inconscient collectif, s’affirme dans les poèmes de Chabbi, comme dans la célèbre déclaration de Hached : « Je t’aime, ô peuple ! ».
La deuxième raison tient aux spécificités de la révolution tunisienne qui, contrairement à toutes celles qui l’ont précédée, a été un soulèvement populaire spontané, dénué d’idéologie et sans encadrement ni leadership politique. Dès lors, aucune organisation, mouvance ou courant politique ne peut en revendiquer la paternité. On peut dire, légitimement et sans risque de se tromper, que la révolution a été, de bout en bout, l’œuvre du peuple tunisien dans ses différentes composantes.
La troisième raison nous semble, quant à elle, la plus décisive. Nous sortons, aujourd’hui, de plus d’un demi-siècle d’autoritarisme et, en particulier, de 23 ans de dépolitisation massive de la société tunisienne et de démantèlement de tous les corps intermédiaires entre celle-ci et l’Etat. Cette logique de neutralisation a cherché non seulement à étouffer la société civile et politique indépendante, mais aussi à tuer toute vie politique digne de ce nom dans le parti-Etat hégémonique. Celui-ci a été, en effet, réduit à une simple courroie de transmission des politiques du prince, à un appareil de mobilisation et à l’instrument privilégié du clientélisme. Résultat des courses : une formidable rupture entre société et Etat et, encore plus grave, une méfiance du « peuple » à l’égard des élites politiques, y compris celles qui se sont opposées à l’autoritarisme.
C’est justement ce dernier point qui va nous aider à mieux saisir ce moment délicat de notre histoire avec tous ses enjeux. Nous sommes, en effet, aujourd’hui, à la croisée des chemins, dans cette étape, fragile entre toutes, où l’ancien a été abattu et le nouveau pas encore construit. La révolution nous a certes rendu la liberté, mais, pour la parachever, elle exige que nous construisions ensemble la société démocratique et plurielle à laquelle nous aspirons. Or, qu’on le veuille ou non, cette construction – à savoir la transition démocratique – est inévitablement le fait d’élites politiques.
Ainsi, le rejet exprimé par une partie de l’opinion, du gouvernement d’union nationale, nous semble assez inquiétant du fait qu’on peut craindre qu’il n’est pas tant dû à la méfiance – légitime – à l’égard de la présence dans sa composition d’éléments de l’ancienne classe dirigeante, qu’à la contestation pure et simple de l’entrée en scène dans le processus révolutionnaire, peu de temps après « le peuple », des élites politiques. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien écouter les manifestants hantés par l’angoisse que quelqu’un « leur vole leur révolution » ou tel membre de la « caravane de la liberté » venu chercher « sa part de la révolution ».
De même, cette perception de la révolution comme étant œuvre et propriété exclusive du « peuple », transparaît clairement à travers les mouvements d’employés pressés de prendre concrètement le pouvoir dans leurs entreprises ou institutions, en expulsant ou limogeant PDG et autres directeurs iniques ou antipathiques. Ce mouvement, s’il se poursuit et va jusqu’au bout de sa logique, pourrait aboutir, à l’échelle du pays, à un système politique à la libyenne, rejetant le principe même de représentation et donnant directement le pouvoir aux comités populaires chers à notre voisin (au demeurant si inquiet pour notre sort !). Toutefois, le véritable danger que ce populisme triomphant fait courir au pays n’est pas celui-là. La disqualification du processus en cours au nom du « peuple » et de sa révolution, profitera probablement à un leader charismatique qui saura, mieux que les autres, jouer sur la fibre populiste et s’autoproclamer représentant du peuple, pour prendre le pouvoir et … nous préparer une nouvelle dictature ! C’est là que gît la véritable mystification, le vrai hold-up de la révolution.
Nous vivons, aujourd’hui, un moment de notre histoire fascinant et terrible à la fois. Fascinant, parce que nous sommes en train d’inventer, pas à pas, pierre par pierre, notre avenir. Mais terrible également, parce que toute erreur, toute précipitation, toute naïveté, risque de compromettre, et pour longtemps, la réalisation de la société démocratique qui n’a jamais été aussi proche. Dès lors, pour mener à bien la transition démocratique, il faut faire preuve de beaucoup de courage, de sang froid et, surtout, de pédagogie.
Le pays a certes retrouvé la liberté. Mais il faudra du temps pour qu’il renaisse à la politique et qu’il conquière la démocratie.
Baccar Gherib
(Attariq Aljadid, n°216)

L'économie politique d'un demi-siècle de notre histoire



Mahmoud Ben Romdhane, Tunisie: Etat, Economie et Société, Sud Editions, 2011.

Pour les raisons que l’on connaît, rares étaient les chercheurs qui osaient affronter de manière non complaisante l’histoire politique, économique et sociale du pays. Et ceux qui se sont adonné à cet exercice, n’osaient pas manier leur esprit critique au-delà de l’ère bourguibienne, la période allant de 1987 jusqu’à nos jours restant en dehors de leur champ de réflexion. Elle était, pour ainsi dire, de l’ordre du tabou. Certes, des recherches ont été réalisées sur des questions qui fâchent comme celles du chômage, des inégalités ou du modèle de développement adopté et ses limites, mais elles demeuraient toutes dans une certaine confidentialité. Elles n’osaient pas migrer – comme c’est leur vocation – des cercles restreints des universitaires vers ceux, plus larges, de la société civile et politique. On peut dès lors parler, à ce sujet et à de très rares exceptions près, d’une démission des clercs. L’évitement systématique de cette thématique a ainsi créé un vide énorme et a suscité la frustration des universitaires, des jeunes chercheurs ou des intellectuels en général, obligés de se contenter du regard extérieur – pas toujours très bien informé, ni exempt de préjugés.
C’est ce vide énorme que le dernier ouvrage du professeur Mahmoud Ben Romdhane (Tunisie : Etat, économie et société) est venu combler. Il offre ainsi au lecteur non seulement une grande quantité de faits et de données sur la politique, l’économie et la société tunisiennes sur la période d’un demi-siècle, mais aussi des analyses rigoureuses qui se proposent d’expliquer la permanence de l’autoritarisme dans une société qui a pourtant atteint les standards économiques et sociaux permettant une transition démocratique. Les trois livres qui forment l’ouvrage sont donc la réponse à la problématique de l’auteur, énoncée dès la première page : « pourquoi, plus d’un demi-siècle après l’indépendance, la Tunisie continue-t-elle de vivre sous le régime autoritaire ? Dans quelle mesure et comment a-t-elle engendré des richesses, des revenus ? Dans quelle mesure et comment a-t-elle assuré une distribution et une redistribution des revenus ? ». Autrement dit, la thèse développée réfute aussi bien l’explication de l’autoritarisme par la seule coercition que celle, fataliste, qui l’attribue à certains traits de la société tunisienne, telle que la « tunisianité » chère à Camau et Geisser*.
Ainsi, pour développer sa thèse, l’auteur doit, d’un côté, montrer la logique néo-corporatiste qui lie le pouvoir autoritaire aux représentants du capital et surtout ceux du travail tout en explicitant les rapports clientélistes qu’il entretient avec les classes dites périphériques. Mais il doit, d’un autre côté, réfuter une à une et point par point les thèses essentialistes expliquant l’absence de démocratie par une spécificité culturelle. Ce qui lui permet d’expliquer la permanence de l’autoritarisme par l’histoire, en revenant sur des épisodes clés de l’histoire tunisienne qui vont de la lutte (violente) pour le pouvoir dès l’aube de l’indépendance à la grande occasion perdue des élections  pluralistes de 1981.
On l’aura compris, ce livre est celui d’un universitaire: comme le montrent sa rigueur, son plan, son souci du détail, les auteurs cités et discutés, notamment dans les deux premiers livres. Ce qui dévoile son incontestable ambition théorique. Mais c’est aussi l’œuvre d’un démocrate, d’un intellectuel engagé dans les affaires de sa cité, qui, en quelque sorte, défend sur le terrain de l’analyse le droit de son peuple à la démocratie. N’en déplaise à certaines approches postulant la stabilité des systèmes autoritaires, en effet, celle-ci reste, pour lui, l’horizon auquel peuvent aspirer tous les peuples de la planète, y compris le peuple tunisien. Dans un contexte dominé par le fatalisme et une certaine démission, ce livre, finalisé durant l’été 2010, réhabilite l’espoir (et, a posteriori, la Révolution tunisienne lui a donné raison). Il s’achève, d’ailleurs, sur une conclusion générale au titre prémonitoire : « Demain la démocratie » où l’auteur s’efforce d’anticiper les scénarii possibles d’une sortie de l’autoritarisme – bien que la révolution du 14 janvier les ai déjoué tous, comme il le remarque dans un post-scriptum !
Toujours est-il que, grâce à la révolution, ce livre a pu être édité et distribué en Tunisie. Il sera désormais la référence incontournable aussi bien pour l’honnête homme cherchant à approfondir sa connaissance du pays et de son histoire, que pour les jeunes chercheurs, en sciences politiques ou en économie, réfléchissant sur l’objet « Tunisie ».
Baccar Gherib

* M. Camau, V. Geisser, Le syndrome autoritaire ; Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Presses de Sciences Po, 2003.

Attariq Aljadid, n°218

N'ayons pas peur!


Aujourd’hui, la révolution tunisienne fait l’admiration des peuples du monde entier. Et si elle suscite un énorme espoir, ce n’est pas uniquement en raison du courage du peuple tunisien, mais aussi parce que la singularité qui a pu lui être reprochée est ce qui précisément fait son authenticité. Nulle figure charismatique, nulle idéologie ne l’a dominée. Elle n’a de figure que celle, anonyme, des laissés pour compte, les mêmes dans tous les pays, qui ont osé braver la terreur du despotisme.
Plus encore, le sacrifice de Bouazizi, qui a retourné sa révolte contre lui-même, est en soi un message de non-violence. L’élan qui s’en est suivi a aussitôt résumé les revendications en un slogan simple et audible par tous : travail, dignité, liberté. Ceci n’est autre que la revendication d’une citoyenneté pleine et entière. Non-violence et citoyenneté, tels sont donc nos mots d’ordre. A nous, à présent, d’en être dignes et de poursuivre le combat avec ces mots d’ordre pour seule boussole.
La deuxième phase de notre révolution est cependant plus délicate, et demande à présent de la lucidité et de la patience.
Pour cette raison, à la déflagration salutaire doit succéder la discipline, tout aussi salutaire. Non pas la discipline des soumis, mais celle de l’homme libre et déterminé.
Patience mes amis, patience et, osons le proclamer, confiance.
L’heure n’est plus à la révolte spontanée, et encore moins aux rodomontades. Certes, la pression ne doit pas se relâcher, mais le monde nous regarde, soyons à la hauteur de la situation. Elle requiert la vigilance la plus déterminée, mais surtout l’endurance. Oui, si nous sommes réellement convaincus que l’énergie libérée par cette révolte est inextinguible, alors nous ne devons pas avoir peur. Car, vouloir tout, séance tenante, traduit la peur du spectre de Ben Ali. Le vrai courage consiste au contraire à faire preuve d’endurance, et donc de patience.
Disons-le haut et fort : il n’y aura nul compromis avec le passé. Mais chaque chose en son temps. Six mois pour remettre en branle un pays complètement neuf, ce n’est pas si long, et ce sera déjà extraordinaire si nous y parvenons. Nous avons donc besoin, non de précipitation et de règlements de compte intempestifs, mais d’une démarche ordonnée et méthodique, et cela afin de parer au risque de l’anarchie. C’est, plus que tout autre chose, cette endurance qui nous rendra dignes du sacrifice de Bouazizi et tous ceux qui sont tombés.
Slim Ben Cheikh (édito Attariq Aljadid, n°216)

La révolution autrement


Il n'y a pas à tourner autour du pot, l'ambiance est révolutionnaire. C'est un moment exaltant, où tout est possible après des décennies de verrouillage politique, mais qui demande vigilance et lucidité, car tout ce qui est possible n'est pas nécessairement souhaitable.
Je fais partie des optimistes inquiets. Optimiste parce que j'ai confiance en la sagesse et la maturité des Tunisiens et Tunisiennes et en leurs capacités à accoucher ensemble d'un Etat démocratique. Je suis, en revanche, inquiet car, n'étant pas – à l'instar de beaucoup de mes concitoyens - un "révolutionnaire professionnel", je me sens sans cesse bousculé par les révolutionnaires de tout bord qui me somment de me positionner de manière radicale sur des sujets pour lesquels je n'ai d'avis que nuancés et pleins de questionnements.
Voilà qu'il faut maintenant se positionner sur un «conseil de protection de la révolution» censé réaliser la volonté du peuple. Avec le gouvernement provisoire, nous avons tout loisir de contester son action et de réagir en tant que Tunisiens qui aspirent à la démocratie et à la justice sociale ; d'ailleurs personne ne s'en prive ! Cela précisément parce que c'est un dispositif transitoire, dont la légitimité est conditionnée à sa mission et dont l'action reste encadrée par la constitution (ou ce qu'il en reste). Avec un conseil de protection de la révolution qui se veut au dessus des institutions existantes, dont la légitimité émane de sa seule posture révolutionnaire, qui pourra contester quoi que ce soit sans être taxé de contre-révolutionnaire?
En créant une institution révolutionnaire sans limite ni de mandat ni de durée, ne risque-t-on pas de tuer dans l'œuf le magnifique élan démocrate des Tunisiens? Avons-nous oublié les conséquences autoritaires des soviets suprêmes et autres conseils des gardiens de la révolution?
La question de fond qui semble créer le clivage est celle de la nature même de notre processus révolutionnaire. Personnellement, je ne me reconnais pas dans les paradigmes hérités des révolutions centralisées (soviétique, chinoise, nationaliste arabe, iranienne....), pas seulement pour des raisons idéologiques, mais surtout parce que le mouvement qui a abouti à la chute de la dictature a été un mouvement participatif, décentralisé et protéiforme, dans lequel de multiples énergies, sensibilités et intérêts se sont alliés pour aboutir à un renversement du régime, sans qu'aucune force politique ne puisse honnêtement prétendre en être ni l'inspiratrice ni l'organisatrice.
Les réflexes centralisateurs, totalisants et institutionnalisants (excusez-moi, celle-là est un peu osée!) proviennent, à mon sens, d'une culture politique qui est restée figée dans les débats des années 1970 et qui ne parvient pas encore à s'ouvrir à la radicale nouveauté des mouvements sociaux actuels, en Tunisie aujourd'hui, mais aussi en Bolivie récemment, pour ne citer que ce pays, dans la récente floraison politique sud-américaine.
La révolution est partout, portée par tous. Elle n'est pas nécessairement univoque. Déjà aujourd'hui, elle s'exprime et vit dans tous les espaces de la vie : les quartiers, les entreprises, les lycées, les facultés ; la population est vigilante, réactive, ardente dans ses débats et ses combats... et rien que pour cela, les contre-révolutionnaires, les opportunistes et les champions du retournement de veste ont déjà perdu.
Alors, de grâce, mes chers concitoyens ! Nous avons aujourd'hui la chance d'imaginer une nouvelle Tunisie dans laquelle tous et toutes ont leur part, alors osons regarder notre révolution et notre pays avec un regard neuf et ne plaquons pas dessus les vieilles recettes qui ont fait leur temps, car c'est exactement cela qu'attendent les adversaires de notre cause.

Nizar Baraket  
(Attariq Aljadid, n°219)

Utiliser la Démocratie pour arriver à la Théocratie ou misère d’un projet


Je ne me souviens  plus de l’année exacte, mais je pense que ça devrait être vers l’année 1997 ou 1998 ; je reçois alors une lettre en arabe qui avait tout l’air d’avoir fait un parcours du combattant : papier froissé, un peu poussiéreux, sentant la cigarette….
Son contenu était sérieux et intéressant,  son style élégant, la forme de ses expressions, pleine de politesse et de communication respectueuse. A sa lecture, elle s’avère me parvenir d’un de ces nahdhaouis qui croupissaient alors dans les prisons  du dictateur Ben Ali. Les détails de la lettre ont échappé à ma mémoire, mais l’idée essentielle y est restée gravée : à mon analyse sur l’avance et l’avantage politiques trop faciles que donnerait  au parti islamiste son appui sur la religion qui, en principe, est un patrimoine commun et une conscience partagée ne pouvant faire l’objet d’un fonds de commerce quelconque, l’expéditeur, sans discuter ce qui est au fond de ma contestation, c'est-à-dire mon rejet du principe de la concurrence politique déloyale - semblable d’ailleurs à celle du RCD qui a gagné pendant 54 ans en s’appuyant déloyalement sur la force de l’Etat, patrimoine commun à tout un peuple - l’expéditeur me répond, en substance, que la répression des islamistes a été catastrophique pour tout le monde, dans la mesure où elle a fait sombrer le pays dans la dictature. Ce qu’il me disait était absolument  percutant, mais il ne répondait pas  à ma logique. Ben Ali voulait gouverner seul, et ne voulait permettre aucune existence à part la sienne. Les partis politiques ne l’intéressaient  guère, et  de leur fondement idéel, il se fichait comme de sa dernière ou de sa  première chemise.
Plus d’une douzaine d’années après, et lors d’une soutenance de mémoire en master sur l’histoire de la centrale syndicale estudiantine islamiste, dont j’étais membre du jury, un jeune homme au physique  qui m’avait semblé très authentique de notre histoire berbèro-arabe, me salua en se présentant : c’était  lui l’expéditeur de la lettre. A cet homme courageux, face à qui j’ai feint  de n’avoir eu que de la surprise, je fais savoir que je ne peux qu’avoir l’affinité de  toute mon humanité.
Après cela, je voudrais, en continuant le même dialogue respectueux, lui dire rapidement mon sentiment, après avoir lu les déclarations récentes du Cheikh  Rached Ghannouchi et de M. Hamadi Jebali.
Mon sentiment est  que vous vous débattez dans des contradictions graves, et que le sens  scientifico-politique  de la démocratie vous échappant totalement, vous n’en  retenez qu’une misérable manivelle de fonctionnement mécanique.
Mon sentiment est qu’en réintégrant le terrain politique sur la base du principe que l’islam est « Dounia wa din », vous n’innovez en rien par rapport aux frères musulmans des années vingt qui, même à l’époque, n’ont récolté que de la cendre de leur conception totalitaire.
Mon sentiment est que Hamadi Jebali n’a pas plus dit sur son projet que ceux de « Hizb at-tahrir » qui scandent  dans la rue que  «  le khalifat( entendre la chariaa) est la solution » ; sauf que lui nous dit implicitement qu’il veut temporiser et attendre que  la démocratie permette, à court ou à moyen terme, la théocratie; cela signifie attendre les effets de l’instrumentalisation de la démocratie sur le renforcement et l’enracinement social et politique des islamistes pour  se mettre alors à couper nos mains, fouetter nos hommes, lapider nos femmes, priver la jeunesse du plaisir et du rire.. . et instaurer le règne de la chariaa, comme l’ont fait les Talibans en Afghanistan, cité ô combien vertueuse, croyant satisfaire  aux vœux les plus clairs et les plus explicites de Dieu.
Mon sentiment, enfin, est que ce que vous avez avancé jusque-là est plus que décevant pour toute conscience moderne, qui se trouve être celle de notre jeunesse, car vous n’avez pas l’air de comprendre, comme  Ben Ali d’ailleurs, que la démocratie exige une légitimité tirée de son essence même, et que cela vous demande une véritable théologie de la Modernité et de la Liberté, une laborieuse réflexion, un débat libre et sans tabou, une révision critique des textes, une confrontation réelle entre les vérités politiques séculières et celles religieuses, une déconstruction de toute la ceinture théologique moyenâgeuse qui conditionne votre compréhension religieuse présente… c'est-à-dire un effort qu’aucun de vous n’a fait jusque-là et qui, pourtant, est votre seul salut politique, dans une époque historique où tous les peuples arabes font preuve d’un rejet ferme de tout scénario ou projet totalitaire, aussi sacré prétend-il être.
Mon sentiment est que vous n’avez pas, pour le moment, de projet, et que celui que vous avez n’en est pas un, car dans une époque  qui exigence, de la manière la plus déterminée, de la démocratie, votre projet pour aujourd’hui ou pour demain ne sera pas moins éphémère que l’a été celui de Ben Ali et de ses semblables.
Gouverner autoritairement sera condamné dès cet instant de notre histoire, pour être un acte contre nature.

Latifa Lakhdar
Attariq Aljadid, n°219


Troubles de la mémoire collective?


« C’est au juge qu’il revient de condamner et de punir,
et au citoyen de militer contre l’oubli et aussi pour l’équité de la mémoire ;
à l’historien reste la tâche de comprendre sans inculper ni disculper ».
Paul Ricoeur, Histoire et Vérité

Un mois après la révolution du 14 janvier, l’observation et le suivi de l’évolution du positionnement des différents acteurs de la vie politique tunisienne ont de quoi donner le tournis. Prenons, à titre indicatif, quelques exemples :
-       Dans une scène hystérique, des députés de la majorité présidentielle (212/214) apostrophent les deux députés de l’opposition pour revendiquer, devant les caméras, leurs convictions démocratiques, voire révolutionnaires.
-       Tel sénateur impliqué dans le procès contre la LTDH nous assène, toujours devant les caméras, un discours fleuve le présentant comme le premier et le plus méritant des opposants à l’ancien régime.
-       Tel leader de l’opposition – décor nous tient, sans sourciller, un discours de premier défenseur de la révolution.
-       Des journalistes (que personne n’a vus dans les luttes menées par leurs collègues pour l’indépendance de leur métier) se permettent de lyncher médiatiquement une des rares personnes qui ont osé dénoncer publiquement la corruption de Ben Ali et de son entourage, parce qu’il ne parlait pas le « révolutionnairement correct » !
-       Des retraités de la politique, soigneusement planqués durant les années de plomb, redescendent dans l’arène et se proclament gardiens de la révolution.
-       Des membres du Bureau Exécutif de l’UGTT – qui n’osait même pas se permettre la neutralité de rigueur dans élections présidentielles et qui, durant la révolte, se désolidarisait des syndicalistes militants – rivalisent, aujourd’hui, en surenchères révolutionnaires.
Il ne sert à rien d’allonger cette liste de peu glorieux retournements de veste, de conversions – tardives mais fort opportunes – aux idéaux démocratiques et des courses effrénées au « plus révolutionnaire que moi tu meurs » : les exemples cités donnent une idée suffisante de l’ampleur du phénomène de mue démocratique qui prospère sous nos cieux. Cherchons plutôt à le comprendre : la révolution du 14 janvier qui a été, on l’a souligné, le couronnement d’un soulèvement populaire spontané, sans leadership ni encadrement politique, a rebattu les cartes. Et, logiquement, la bataille fait rage entre les uns et les autres en vue d’un bon repositionnement. C’est de bonne guerre.
En revanche, ce que cette affaire a de malsain, c’est que d’aucuns, pour mieux se positionner aujourd’hui, cherchent sinon à falsifier notre histoire proche, du moins à la gommer. Car, cette histoire est sans doute dure à supporter pour qui n’a pas porté, dans les ténèbres, le flambeau de la vérité, pour qui n’a pas témoigné, pour qui a été complice actif ou passif de la dictature. Et les tentations de réécrire ce passé proche et de se refaire une virginité, sont, pour eux, d’autant plus grandes qu’ils pensent être devant un public « bleu » ne sachant pas exactement « qui est qui ? » ni « qui a fait quoi ? ».
Devant cette tentative insidieuse d’attenter à notre histoire, il est de notre devoir, sans s’ériger en juge et loin de tout esprit de chasse aux sorcières, de « militer contre l’oubli et aussi pour l’équité de la mémoire ». Protéger celle-ci est, pour nous, certes un impératif moral, mais c’est surtout une nécessité politique. Car, on ne construira rien de bon sur une falsification de l’histoire… Elle finira, tôt ou tard, par se venger.
Baccar Gherib
Attariq Aljadid, n°219